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Dérive autoritaire en république de Macédoine

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
14 mai 2014
Les nationalistes-conservateurs viennent à nouveau de gagner les élections présidentielles et législatives en avril dernier, dans un contexte de moins en moins démocratique, comme l’ont relevé les observateurs de l’OSCE présents sur place.

Alors que l’ex-Yougoslavie était à feu et à sang, la petite République de Macédoine faisait figure de havre de paix, seul pays de l’ensemble de la région à être officiellement une République multiethnique, avec reconnaissance officielle de toutes ses minorités au niveau du gouvernement, du parlement, des institutions, des médias, de l’enseignement. Par ailleurs, relativement rapidement une alternance politique s’est mise en place entre les anciens titistes devenus sociaux-démocrates et les nationalistes historiques, avec les partis albanais dans un jeu de balance délicat.
La naissance et la survie de cette nouvelle République enclavée au cœur des Balkans n’allait pas de soi tant ses voisins ont rêvé ouvertement par le passé, et rêvent encore aujourd’hui, mais de façon plus discrète et plus feutrée, de la voir disparaître ou de la dépecer. Pour les Grecs, les Slavo-macédoniens sont des irrédentistes qui louchent sur la Macédoine égéenne grecque et le port de Salonique. Athènes n’a pas forcément tort quand on voit les délires « an-historiques » des nationalistes-conservateurs de la VMRO-DPMNE (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne - Parti démocratique pour l’unité nationale macédonienne), aujourd’hui au pouvoir. Pour les Bulgares, les Macédoniens sont des Bulgares occidentaux. Pour les Serbes, ce sont des Serbes du sud, comme ils furent traités administrativement par le Royaume de Yougoslavie jusqu’en 1941. Enfin, pour les Albanais, il s’agit de démembrer ce pays et de rattacher les 40% occidentaux de la Macédoine, majoritairement albanophone, au Kosovo et à l’Albanie pour créer une grande Albanie. Dans un tel contexte, avec l’explosion de la République fédérative de Yougoslavie en 1990-91, il a fallu tout le savoir-faire de Kiro Gligorov (1917-2012), père de l’indépendance et premier président de la République d’une Macédoine indépendante pour la première fois de son histoire. Très proche de Tito, issu du sérail communiste, installé à Belgrade, il fut le seul dirigeant yougoslave à éviter la guerre à son pays et à mener un complexe jeu d’alliance avec la minorité albanaise pourtant en proie à des velléités séparatistes. Aujourd’hui, il paraît bien loin l’héritage démocratique, modéré et multiethnique de celui qu’on appelait « le renard argenté des Balkans ».

LA VMRO : nationalisme, autoritarisme et corruption

Ayant échappé de justesse à un attentat en octobre 1995, après deux mandats, Kiro Gligorov passe la main aux élections présidentielles de novembre 1999. Après huit ans de gouvernement de l’Alliance sociale démocrate de Macédoine (SDSM), la VMRO accède au pouvoir, prenant la présidence et le parlement. Comme la SDSM, la VMRO s’allie avec un parti albanais. Paradoxalement, elle s’allie avec le PDSh (Parti démocratique albanais), ouvertement autonomiste. Les ministres et les cadres de la VMRO sont aussi incompétents que revanchistes. Mais surtout, aux yeux de l’opinion publique, ils n’ont pas su gérer la guerre du Kosovo en 1998-99 et ses graves répercussions sur la Macédoine en 2000-2001. A l’été 1999, avec l’aide de l’OTAN, le Kosovo se libère de la tutelle serbe. Mais pour les extrémistes de l’UCK (Armée de libération du Kosovo), il s’agit d’une première étape. La seconde étant de s’attaquer à la démocratie pluriethnique macédonienne. Ils créent alors l’UCKM (Armée de libération nationale de Macédoine). Cette dernière commet des attentats terroristes en 1999-2000, puis prend les armes et occupe militairement un quart du pays. Mais cette fois les Européens réagissent rapidement. Les deux parties signent les accords d’Ohrid en août 2001. Les combattants indépendantistes sont amnistiés et fondent une branche politique, le BDI (Parti pour l’intégration démocratique). L’autonomie municipale est renforcée dans les districts où plus de 40% de la population est albanophone. Les électeurs feront payer cette « reculade » à la VMRO et la SDSM revient au pouvoir en octobre 2002, jusqu’en août 2006. Là aussi, paradoxalement, les sociaux-démocrates vont s’allier avec le parti albanais le plus intransigeant, le BDI. Mais en l’occurrence, il s’agit d’affaiblir le PDSh, fidèle allié de la VMRO.

Mais la nouvelle génération de la SDSM est tout aussi incapable que son homologue de la VMRO, d’autant que les cadres sociaux-démocrates ayant fait des études en Europe occidentale vont petit à petit faire défection, à l’instar de Nano Ruzin. En août 2006, la SDSM est à nouveau battue par la VMRO qui va désormais s’atteler à contrôler le pays : ministères, armée, police, municipalités, secteurs économiques public et privé, syndicats, média… Elle rafle toutes les élections : présidentielles, municipales, législatives en avril 2009, juin 2011. Mais à chaque fois la participation diminue : à peine un élur sur deux.

Aucun des deux partis n’a réussi à sortir le pays du marasme économique. Désormais le taux de chômage dépasse 32% des actifs. La partition entre l’Est slavophone et l’Ouest albanophone est déjà une réalité au niveau économique. Les Albano-macédoniens commercent, voire trafiquent avec leurs frères du Kosovo et d’Albanie. C’est ainsi que la Macédoine occidentale connaît un boom de la construction. Avec la crise financière internationale, les IDE (Investissements directs étrangers) déjà peu nombreux, fondent comme neige au soleil. Par ailleurs, les quelques privatisations profitent directement aux proches du pouvoir. Enfin, depuis trois-quatre ans des investisseurs ont construit nombre de luxueux casinos à Gevgelia (Princesse, Flamingo, Appolonia…), à la frontière grecque ainsi que dans la ville méridionale de Bitola. Cette activité permet le blanchiment d’argent dans les deux sens (construction des bâtiments et jeux) pour les mafias locales, régionales et internationales, comme ce fut le cas auparavant au Monténégro.

Après la victoire aux législatives du 6 juin 2011 (VMRO : 56 sièges, SDSM 42, BDI 15, PDSh 8, divers 2), le président Ivanov et son Premier ministre Gruevski (tous deux VMRO), versent dans l’autoritarisme avec comme modèle la Biélorussie et la Fédération de Russie. Mais Skopje n’a pas un Gazprom dans son jeu pour peser dans la région !

VERROUILLAGE RENFORCÉ

Le principal syndicat, l’Union des syndicats de Macédoine, est désormais à la botte du régime et empêche toutes revendications et grèves, moyennant prébendes. Les syndicats indépendants n’arrivent plus à se faire entendre, faute de moyens et à cause d’un réel désenchantement des travailleurs. Par ailleurs, la première télévision privée, en termes d’audience, A1, a été fermée en 2012 et au printemps 2013, après des municipales largement gagnées par le pouvoir, le parlement a voté une loi restreignant considérablement la liberté de la presse. Par ailleurs, dans une schizophrénie architecturale, le gouvernement a lancé le plan « Skopje 2014 ». Dans le centre ville, quatre énormes bâtiments publics (ministères, musées) de style néo-classique grec ont été construits, entourés d’énormes statues de Philippe II et d’Alexandre le grand. La capitale ressemble désormais à une sorte de Disneyland grec antique kitch ! A noter que fin 2013, l’Etat devait toujours 220 millions d’euros aux entrepreneurs privés qui ont construit ces délires nationalistes. Sachant que la Grèce est en pleine crise, les nationalistes de Skopje en profitent donc. Mais pendant ce temps l’agriculture macédonienne qui était riche, en particulier dans la plaine du Vardar, est en train de péricliter.

Dans ces conditions, le gouvernement a décidé de dissoudre l’Assemblée nationale le 5 avril dernier pour faire coïncider présidentielles et législatives, pour gagner les deux scrutins. A noter qu’en juin 2008, la VMRO a changé de partenaire albanais au sein de sa coalition. Elle a remplacé le PDSh en perte d’influence par le bouillonnant BDI.

Au premier tour des présidentielles, le 13 avril dernier, le président sortant, George Ivanov (VMRO) a obtenu 51,63%, contre Stevo Pendarovski (SDSM) 37,55%, Iljaz Halimi (PDSh) 4,49%, Zoran Popovski (GROM : Option citoyenne pour la Macédoine) 3,61%. A noter que le BDI n’a pas présenté de candidat pour ne pas faire de l’ombre au président sortant. Mais le taux de participation n’ayant été que de 48,85%, il a fallu organiser un deuxième tour comme le veut la constitution si la barre des 50% n’est pas atteinte. D’autant qu’en zone albanaise l’abstention allait suivant les districts de 92 à 77% .

Le deuxième tour a eu lieu le 27 avril en même temps que les législatives. Cette fois la participation a été de 60,88% et le président sortant a remporté 55,25% des voix, contre 44,75% à son adversaire de la SDSM. Quant aux législatives, la VMRO a raflé 61 sièges, contre 34 à la SDSM, 19 au BDI et 7 au PDSh. Pour les observateurs de l’OSCE présents ces élections ont été faussées pour deux raisons : les média à la solde du pouvoir et l’achat massif de votes en particulier en zone albanaise.

Dans un contexte balkanique gravement touché par la crise économique et la montée des extrémistes et des nationalismes, de l’Adriatique à la Mer Noire, du Danube à l’Egée, la République de Macédoine « VMROisée » devient un nouveau facteur d’instabilité régionale.