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And Patrick Habis

De leurs socs, ils ont forgé des glaives, histoire critique d’Israël

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Arno J. Mayer, De leurs socs, ils ont forgé des glaives, histoire critique d’Israël, Fayard, 645 p., 2008, (traduit de l’américain)

Un livre de plus sur l’histoire d’Israël pourrait-on dire ! Pourtant ce livre vaut la peine d’être accueilli avec la plus grande attention.

Telle une véritable somme à la fois très vivante et très documentée, ce livre évite deux écueils : celui d’une approche partielle qui, en mettant en lumière une période particulière, prive le lecteur d’une perspective historique essentielle à la compréhension du conflit israélo-arabe  ; celui d’une approche partiale, le propos étant au contraire celui d’un honnête homme cherchant à restituer au mieux le déroulement d’une histoire qui est enseignée ici avec force pédagogie.

Pour situer ce conflit dans l’ordre géopolitique actuel, l’auteur se livre à de longs prolégomènes (sic) éclairants autant que détaillés.

Mais le coeur du livre est consacré surtout à une narration historique qui n’élude aucune des étapes majeures : la déclaration Balfour, les intifadas de 1929 et de 1936-1939, la genèse du plan de partage, les guerres israélo-arabes, tout cela est décrypté par un regard acéré et multiscalaire (ce qui se passe sur quelques kilomètres carrés résultant souvent de dynamiques régionales et internationales). Parmi tous les éléments d’analyse qui sont livrés au lecteur, il nous semble intéressant de retenir ici l’attention que l’auteur porte aux différentes conceptions du sionisme, au moins tant que l’Etat d’Israël n’était pas créé. Et là, il faut bien l’admettre, tout honnête puisse-t-il être, l’auteur est rattrapé par son histoire dans la lecture qu’il fait de l’histoire, ce qui évidemment ne contrevient en rien à une approche rigoureuse.

Arno J. Mayer se définit en effet comme un « juif non juif », issu d’une famille de gauche impliquée dans les débats originels du sionisme. Partant, il n’est donc peut-être pas étonnant que le livre s’intéresse à ce point aux débats souvent vifs entre partisans d’un Etat juif et ceux qui défendaient un Etat binational comme seule solution viable.

L’histoire, parce qu’elle a mis en oeuvre l’option des premiers – celle d’un Etat quasi exclusif –, semble parfois oublier les seconds pourtant très éclairés. Ainsi David Ben Gourion, Chaïm Weizmann, voire même l’extrémiste Ze’ev Jabotinsky sont plus mentionnés dans les évocations de l’histoire d’Israël que les partisans d’une Palestine binationale : Martin Buber, Ahad Haam, Henrietta Szold, Ernst Simon, Yitzak Epstein et bien sûr Judah Magnes, sans parler des mouvements qui ont porté cette idée (Brit shalom, Hashomer Hatzaïr, la ligue pour le rapprochement et la coopération judéoarabe et l’Ihoud).

Tout ce courant, revisité avec beaucoup d’attention par l’auteur, s’opposait au déni d’une existence arabe que résumait bien le slogan inventé par le sioniste britannique, Israël Zangwill, d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre.

Pour les partisans d’un Etat binational, l’avenir des juifs en Palestine était dans la coexistence avec leurs voisins arabes, ce qui revenait à contredire la création d’une frontière mais aussi à souhaiter une régulation de l’immigration juive, seule à même de permettre un équilibre communautaire. S’il a reçu nombre de soutiens – on pense ici à Freud et Einstein –, ce courant a eu de plus en plus de mal à faire entendre sa voix, surtout dans le contexte des années 1940 où le visage horrible de la shoah s’est révélé au monde. Et c’est en 1948 que cet idéal binational a semblé entrer dans son crépuscule jusqu’à ce qu’il soit repris aujourd’hui par certains Palestiniens. Ainsi comme l’écrit Mayer : « Tout en réalisant le rêve d’Herzl, Nordau et Weizmann, le nouvel Etat accouchait du cauchemar d’Ahad Haam, Buber et Magnes ».

Depuis, force est de constater que le courant de la paix en Israël – qui ne défend plus l’idée d’un Etat binational mais l’existence de deux Etats côte-à-côte – semble péricliter malgré quelques beaux sursauts. Pire que cela, certains courants ultra-sionistes, héritiers directs de Jabotinsky, semblent prendre aujourd’hui un certain ascendant sur la société israélienne. Netanyahou et Liberman, notamment, insistent sur l’idée d’un Etat juif que les Palestiniens doivent accepter en ces termes (et donc sans égard pour la minorité arabe) pour envisager toute éventualité de reprise des négociations. A cette posture, on pourrait opposer la vision malheureusement réaliste de Judah Magnes, exprimée voilà plusieurs décennies : « le slogan d’Etat juif équivaut dans les faits à un déclenchement de la guerre des Juifs aux Arabes. » Même si ces penseurs ne sont plus là, Israël a sans doute intérêt à entretenir leur souvenir pour mieux construire son avenir.