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Compliments pour Diana Buttu, 3 juin 2017

24 juin 2017

Uri Avnery 3 juin 2017

Compliments pour Diana Buttu

IL Y A QUELQUES jours, une Palestinienne presque anonyme a reçu un honneur inhabituel. Un article en tête de la première page du journal le plus respecté au monde, le New-York Times.

La rédaction définissait l’auteure, Diana Buttu, comme « une juriste et une ancienne conseillère de l’Unité de négociation de l’Organisation de libération de la Palestine ».

J’ai connu Diana Buttu quand elle est apparue la première fois sur la scène palestinienne, en 2000, au début de la seconde intifada. Fille d’immigrants palestiniens qui essayaient de s’assimiler dans leur nouvelle patrie, elle est née au Canada et a reçu une bonne éducation canadienne.

Quand la lutte dans les territoires occupés s’intensifia, elle retourna dans la patrie de ses parents. Les participants palestiniens aux négociations avec Israël, qui ont commencé après l’accord d’Oslo, furent impressionnés par la jeune juriste, qui parle un excellent anglais – chose rare – et lui ont demandé de se joindre à l’effort national.

Quand les négociations furent cliniquement mortes, Diana Buttu disparut de ma vue. Jusqu’à sa spectaculaire réapparition la semaine dernière.

LA PLACE et le titre de l’article démontrent l’importance que les éditeurs américains attachent à sa démonstration. Le titre était : « Avons-nous besoin d’une Autorité palestinienne ? » Et plus loin dans un sous-titre, « Fermez l’Autorité palestinienne. »

Le raisonnement de Diana Buttu séduit par sa simplicité : L’Autorité palestinienne n’a plus d’utilité. Elle doit être liquidée. Maintenant.

L’Autorité palestinienne, dit-elle, a été créée dans un but spécifique : négocier avec Israël pour la fin de l’occupation et la création de l’État palestinien espéré. Par sa nature même, c’était une tâche limitée dans le temps.

Selon les accords d’Oslo, les négociations pour la fin de l’occupation devaient atteindre leur but en 1999. Depuis lors, 18 ans ont passé sans le moindre mouvement vers une solution. La seule chose qui ait bougé, est le mouvement de colonisation, qui a désormais atteint des dimensions monstrueuses.

Dans ces conditions, dit Buttu, l’Autorité palestinienne est devenue un sous-traitant de l’occupation. L’Autorité aide Israël à opprimer les Palestiniens. Certes, elle emploie un grand nombre de personnel éducatif et médical, mais plus du tiers de son budget – quelque 4 milliards de dollars – va à la « sécurité ». Les forces de sécurité palestiniennes entretiennent une coopération étroite avec leurs collègues israéliens. Autrement dit, elles coopèrent au maintien de l’occupation.

De surcroît, Buttu se plaint du manque de démocratie. Pendant 12 ans, aucune élection n’a eu lieu. Mahmoud Abbas gouverne en violation de la loi fondamentale palestinienne.

Sa solution est simple : « Il est temps pour l’Autorité de partir. » Abolir l’Autorité et redonner la responsabilité de la population palestinienne occupée à l’occupant israélien et adopter une « nouvelle stratégie palestinienne ».

Quelle stratégie exactement ?

Jusqu’à ce point, les arguments de Buttu sont lucides et logiques. Mais à partir de là, ils deviennent confus et nébuleux.

AVANT D’ALLER plus loin, je dois faire quelques remarques personnelles

Je suis israélien. Je me définis comme un patriote israélien.Comme fils de la nation occupante, je ne pense pas avoir le droit de donner des conseils à la nation occupée.

Certes, j’ai consacré les 79 dernières années de ma vie à la réalisation de la paix entre les deux nations – paix qui, je crois, est une nécessité existentielle pour les deux. Depuis la fin de la guerre de 1948, je prêche pour l’établissement d’un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël. Certains de mes ennemis de l’extrême droite israélienne m’accusent même d’avoir inventé la « solution des deux États » (ce qui me vaut le titre de « traitre ».)

En dépit de cela, je me suis toujours abstenu de donner des conseils aux Palestiniens. Même si Yasser Arafat déclara plusieurs fois publiquement que j’étais son « ami », je ne me suis jamais considéré comme un conseiller. J’ai exprimé mes points de vue et et souvent en présence de Palestiniens, mais de là à donner des conseils, la distance est grande.

Aujourd’hui, je ne suis toujours pas prêt à donner des conseils aux Palestiniens en général, et à Diana Buttu en particulier. Mais je prends la liberté de faire quelques remarques sur sa proposition révolutionnaire.

En lisant son article pour la deuxième ou la troisième fois, j’ai l’impression qu’il contient une disproportion entre le diagnostic et le remède.

QUE PROPOSE-t-elle que les Palestiniens fassent ?

La première étape est claire : Dissoudre l’Autorité palestinienne et redonner tous les organes de l’autonomie palestinienne au gouverneur militaire israélien.

C’est simple. Mais qu’y a-t-il après ?

Diana Buttu émet plusieurs propositions générales : « manifestations non-violentes de masse », « boycott, désinvestissement, sanctions », « aborder les droits des réfugiés palestiniens » (d’avant la guerre de 1948) et des « citoyens palestiniens d’Israël ». Elle mentionne d’un ton approbateur que déjà plus du tiers des Palestiniens des territoires occupés soutiennent la solution à un seul État – c’est-à-dire un État bi-national.

Sans vouloir la contredire, ces remèdes – tous ensembles et chacun séparément – libèreront-ils les Palestiniens ?

Ce n’est pas prouvé.

L’expérience prouve qu’il est facile pour les autorités d’occupation de transformer une manifestation de masse non violente en une manifestation très violente. C’est arrivé dans les deux intifadas, et spécialement dans la seconde. Elle commence de façon non-violente et puis les autorités d’occupation appellent les snipers. En quelques jours l’intifada devient violente.

L’utilisation des boycotts ? Il y a maintenant dans le monde un vaste mouvement de BDS contre Israël. Le gouvernement israélien en a peur et le combat par tous les moyens, y compris certains moyens ridicules. Mais cette peur n’est pas suscitée par les dommages économiques que le mouvement pourrait causer, mais par le tort qu’il peut causer à l’image d’Israël. Cette image peut nuire, mais pas tuer.

Comme beaucoup d’autres, Buttu utilise ici l’exemple de l’Afrique du sud. C’est un exemple imaginé. Le boycott mondial fut impressionnant, mais il n’a pas détruit le régime d’apartheid. C’est une illusion occidentale, qui reflète le mépris pour les « indigènes ».

Le régime raciste en Afrique du Sud ne fut pas abattu par l’étranger, aussi sympathique qu’il fut, mais par ces « indigènes » méprisés. Les Noirs ont commencé par des campagnes de lutte armée (oui, le grand Nelson Mandela fut un « terroriste ») et des grèves de masse qui firent tomber l’économie. Le boycott international joua un rôle de soutien.

Buttu attend beaucoup des boycotts palestiniens. Peuvent-ils vraiment nuire à l’économie israélienne ? On peut toujours apporter un million de travailleurs chinois.

Buttu mentionne aussi la Cour internationale de La Haye. L’ennui c’est que la psychologie juive est endurcie contre « la justice des goys ». Ne sont-ils pas tous anti-sémites ? Israël crache sur eux, comme il cracha sur la résolution de l’ONU à l’époque.

QUE RESTE-T-IL ? Il n’y a qu’une autre solution, la seule que Buttu évite sagement de mentionner : le terrorisme.

De nombreux peuples dans l’histoire ont lancé des guerres de libération, des luttes violentes contre leurs oppresseurs. En jargon israélien, on les appelle la « terreur »

Oublions un moment l’aspect idéologique et concentrons-nous que sur l’aspect pratique : croit-on qu’une campagne « terroriste » par le peuple occupé contre le peuple occupant peut, dans les circonstances existantes, réussir ?

J’en doute. J’en doute beaucoup. Les services de sécurité israéliens ont montré, jusqu’à présent, une habileté considérable dans son combat contre la résistance armée.

S’il en est ainsi, que reste-t-il à faire aux Palestiniens ? En deux mots : tenir bon.

Et c’est là que réside le talent spécial de Mahmoud Abbas. Il est très fort pour tenir bon. Pour conduire un peuple qui a supporté de terribles épreuves, des épreuves de souffrance et d’humiliation, sans abandonner. Si quelqu’un prenait sa place un jour, il ne cèderait pas non plus. Marwan Barghouti par exemple.

Jeune homme, je fus membre de l’Irgoun. l’organisation militaire clandestine. Durant le Seconde Guerre mondiale, ma compagnie organisa un procès du Maréchal Philippe Pétain, qui devint chef du gouvernement français après l’écroulement français. Ce « gouvernement » siégeait à Vichy et prenait ses ordres de l’occupation allemande.

En grande partie contre ma volonté, je fus nommé conseiller pour la Défense. Je pris le travail sérieusement et, à ma surprise, je découvris que Pétain avait la logique de son côté. Il sauva Paris de la destruction et fit son possible pour que la plupart des Français survivent à l’occupation. Quand l’empire nazi s’écroula, la France, sous Charles de Gaulle, rejoignit les vainqueurs.

Bien sûr, Diana Buttu ne se réfère pas à cet exemple historique chargé d’émotion. Mais on doit se souvenir.

QUELQUES JOURS avant la publication de l’article de Buttu, un leader de droite fasciste israélien, Belsalel Smotrich, vice-président de la Knesset, a publié un ultimatum aux Palestiniens.

Smotrich proposait de mettre les Palestiniens devant un choix entre trois possibilités : quitter le pays, rester dans le pays sans les droits de citoyenneté, ou prendre les armes – et alors « l’armée israélienne saurait comment faire avec eux ».

En d’autres termes : le choix est entre (a) l’expulsion de masse de sept millions de Palestiniens de Cisjordanie (y compris Jérusalem-est), d’Israël même et de la bande de Gaza, ce qui revient à un génocide, (b) vivre comme un peuple d’esclaves sous régime d’apartheid et (c) un génocide pur et simple.

La proposition pas claire de Buttu constitue, en pratique, le second choix. Elle mentionne que beaucoup de Palestiniens approuvent « la solution à un État ». Elle est loin d’une déclaration nette et elle se cache derrière une formule qui devient à la mode : « deux États ou un État ». Un peu comme : « nager ou se noyer ».

C’est un suicide. Un suicide dramatique. Un suicide glorieux. Un suicide néanmoins. Buttu et Smotrich conduisent tous deux à un désastre.

Après toutes ces années, la seule solution qui reste est la même qu’au début : deux États pour deux peuples.

Il n’y a pas d’autre solution.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush shalom le 3 juin 2017 – Traduit de l’anglais « Greetings for Diana Buttu » : SW]