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Comment Israël expulsa les Palestiniens

Comment Israël expulsa les Palestiniens

Dominique Vidal, avec Sébastien Boussois, Comment Israël expulsa les Palestiniens, Paris, Editions de l’Atelier, novembre 2007, 256 p., 21 €

L’ouvrage a d’indéniables qualités. Il révèle aussi des surprises. Qui aurait pu s’attendre en effet à ce que l’ancien ambassadeur d’Israël en France et à l’ONU rédige la préface d’un livre relatif à une question si sensible, et si polémique, dans le contexte israélien s’entend : l’expulsion de Palestiniens à l’époque de la création d’Israël ? Yehuda Lancry fait pourtant preuve d’un grand courage lorsqu’il affirme que « la renaissance d’Israël aura engendré une catastrophe nationale pour les Palestiniens », ou encore que « les « nouveaux historiens », même à travers le radicalisme d’Ilan Pappé, sont autant d’éclaireurs de cette région obscurcie de la conscience collective israélienne ».

Cette voix en effet, existe plus qu’on ne le croit en Israël ; mais elle n’est pourtant pas la plus audible, particulièrement chez les officiels et politiques du pays. Et pourtant, certains Israéliens demeurent bel et bien conscients de ce que la reconnaissance des conditions douloureuses qui ont accompagné la création de leur Etat n’est en rien incompatible avec son existence, et de tels propos en sont l’une des meilleurs preuves. Qui plus est, on devine et lit tout aussi bien sous la plume de Y. Lancry l’hommage qu’il fait aux « nouveaux historiens », dont les travaux contribuent à ses yeux à préparer ses concitoyens à « une adhésion plus ferme à la reconnaissance mutuelle et à la paix avec les Palestiniens ».

Dominique Vidal a ainsi le mérite, dans cette édition augmentée de son précédent ouvrage Le péché originel d’Israël, de faire le point sur l’état de la recherche et des révélations des « nouveaux historiens » israéliens. Et son approche a, outre de grandes qualités pédagogiques, au moins deux mérites : celui de replacer tous les événements de 1947-1949 dans le contexte et la logique qui furent effectivement les leurs, que ce soit d’un point de vue factuel ou chronologique ; et celui de ne rien finalement laisser au hasard. Le lecteur, qu’il soit étranger ou familier au sujet, n’aura ainsi que très peu de chances de se sentir perdu dans le flot pourtant très important d’informations et de détails minutieux que contient cet ouvrage. Quant à l’exactitude des affirmations de D. Vidal, elle s’avère tout sauf douteuse, comme en témoignent les nombreux renvois qu’il fait aux principaux écrits sur la question. Il ne faudra à ce titre pas s’étonner de voir que Benny Morris et Ilan Pappé sont les auteurs les plus fréquemment cités ; ce sont en effet deux référents incontournables de la recherche sur le sujet présent, que l’auteur n’oublie cependant pas de compléter par les écrits et témoignages de personnes telles que Simha Flapan, Norman Finkelstein, ou même l’historien du sionisme Walter Laqueur. Pour le reste, il demeure impossible – et très probablement vain – de résumer l’ouvrage en quelques lignes. L’abondance des faits historiques qui y sont cités en constituent en effet tout le sens. L’incontournable « plan Dalet » ; les opérations d’expulsions – dits aussi transferts – de Palestiniens – ou d’Arabes – ; les massacres ; les différends apparus parfois chez les officiels israéliens quant à la validité et au bien-fondé de la stratégie dont ils participaient ; la manière par laquelle certains d’entre eux donneront alors l’impression de vouloir se faire une raison ; le cynisme non dissimulé d’un David Ben Gourion dont personne ne peut prouver qu’il a, endehors de gestes vagues, donné l’ordre de chasser des Arabes ; la signature par Israël du protocole du 12 mai 1949 et ce qui en découlait en termes notamment de reconnaissance de leur part de l’existence de la question des réfugiés palestiniens ; leur refus ensuite de s’en tenir aux termes de ce protocole et les répercussions qui s’imposeront alors dans leurs relations avec les Etats-Unis ; mais aussi l’affaire Katz, qui défraya la chronique en son temps... on ne compte pas le nombre d’événements majeurs relatés par cet ouvrage, qui pourraient susciter pour chacun d’entre eux bien des développements. Cela dit, on lira avec tout autant de plaisir le retour que D. Vidal fait successivement, en fin d’ouvrage, sur ce qu’il dénomme la « schizophrénie » d’un Benny Morris et le « chemin solitaire » d’un Ilan Pappé. Une manière pour lui d’asseoir l’idée selon laquelle, contexte israélien aidant, il n’est finalement pas de choix autre, dans le cas des « nouveaux historiens » s’entend, que celui de rester sur place tout en se faisant une raison... ou de s’exiler pour échapper à la/aux pression(s). Il n’est en ce sens pas nécessairement anodin de constater, comme le rappelle D. Vidal, que, là où B. Morris voit dans les politiques d’expulsion israéliennes, qu’il a amplement contribué à mettre en exergue, une « conséquence de la guerre », I. Pappé penche plutôt pour l’hypothèse d’« un plan mûrement réfléchi ».

Les uns pourront le regretter, mais d’autres apprécieront probablement le fait que D. Vidal consacre l’essentiel de son dernier chapitre à un simple – quoique brillant – résumé de l’ouvrage The Ethnic Cleansing of Palestine de I. Pappé. Qui plus est, l’absence de conclusion de sa part pourra en étonner plus d’un. On trouvera néanmoins à se consoler dans la lecture de la très pertinente postface de Sébastien Boussois, qui, dans le cadre d’une réflexion sur l’apport des « nouveaux historiens » au sionisme, ou plus exactement leur contribution à l’asseoiement du post-sionisme au sein de la société israélienne, n’hésite pas à citer les principaux arguments déployés par les pourfendeurs de ce mouvement de défrichage des conditions réelles qui ont accompagné la naissance d’Israël. Le « post-sionisme » s’y avère traumatisant pour certains, dont B. Morris, qui, cité avec abondance, semble faire une fois encore la preuve de sa « schizophrénie ». Mais ce même chapitre garde aussi son intérêt pour des anecdotes autres. A titre d’exemple, ce rappel d’un colloque universitaire consacré en mars 2007 à Alain Finkielkraut, qui y assistera d’ailleurs lui-même, soutenu par l’ambassade de France en Israël, et dans lequel le post-sionisme sera tout simplement assimilé à du négationnisme…

Soixante ans après la naissance à la fois de l’Etat d’Israël et de la Nakba palestinienne, on peut en venir à se demander si les choses ont évolué un tant soit peu dans le bon sens le long de cette période. Il est néanmoins à parier que oui ; l’ouvrage présent le prouve, et sa lecture en devient d’autant plus indispensable.