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Chypre dans la tourmente

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
14 avril 2013
D’après la troïka (FMI, BCE et UE) et nombre de médias occidentaux, l’île d’Aphrodite ne serait qu’un repaire de bandits, de spéculateurs et de mafieux russes. C’est mal connaitre l’histoire et la réalité de la troisième île de la Méditerranée, coupée en deux depuis 1974.


Au XIX°, un historien anglais écrivait : « Qui veut envahir l’Orient depuis l’Occident doit passer par Chypre et qui veut envahir l’Occident depuis l’Orient doit passer par Chypre ». C’est en effet un carrefour incontournable, un porte-avions fixe, en Méditerranée orientale. Au départ, depuis l’antiquité mycénienne, l’île était uniquement peuplée de Grecs. Chypre a été occupée par les Phéniciens, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Lusignan du Poitou, les Vénitiens, les Turcs ottomans jusqu’en 1878.
Ce sont ces derniers qui y ont implanté des colons turcs, devenus la deuxième minorité du pays. Cette minorité s’est auto-enclavée en 1963, a accueilli l’armée turque comme des libérateurs en juillet-août 1974, et a autoproclamé la République turque du nord de Chypre (RTNC) en novembre 1983, protectorat d’Ankara non reconnu internationalement.

En 1878, l’île devient colonie britannique. Londres offre l’indépendance en 1960, après cinq ans de lutte armée des Chypriotes grecs. Mais c’est le seul cas dans l’histoire contemporaine d’une indépendance non désirée. Les 80% de Chypriotes grecs veulent le rattachement à la Grèce (l’Enosis) et les 18% de Chypriotes turcs veulent la partition : le sud à Athènes, le nord à Ankara.

Quoi qu’il en soit, la colonisation britannique n’a pas laissé que la conduite à droite, mais une administration bien organisée, en particulier dans le domaine fiscal. Il ne faut donc pas confondre les Grecs de Grèce, fraudeurs patentés au niveau des professions libérales, avec les Chypriotes grecs qui en règle générale paient leurs impôts.

LE POIDS DE LA GEOPOLITIQUE


Avec l’invasion de l’armée turque en juillet-août 1974, 36% du nord de l’île a été occupé, représentant 80% des plantations d’agrumes, 60% des capacités touristiques, soit plus de 50% de l’économie, d’autant que le sud a dû accueillir 160.000 réfugiés venus du nord. Grâce à un effort colossal, en cinq-six ans l’économie chypriote est revenue à son niveau de 1973. Cela aussi grâce aux guerres du Liban. En effet, beaucoup de capitaux libanais et tous les sièges moyen-orientaux des sociétés occidentales ont quitté Beyrouth pour Nicosie, Larnaca et Limassol. Chypre en a profité grâce à ses 4.000 off shore compagnies, à l’époque.

En juillet 1990, l’île pose sa candidature à l’adhésion à la CEE, l’ancêtre de l’UE. En mars 1998, cette candidature est acceptée et débutent alors les négociations des 31 chapitres de la mise aux normes des législations chypriotes avec les acquis communautaires. L’adhésion sera officielle le 1er mai 2004.

L’économie chypriote florissante n’avait pas besoin d’entrer dans l’UE. Mais cette entrée était pour Nicosie un bouclier contre la Turquie. D’ailleurs, dès les prodromes de cette entrée en avril 2003, la RTNC (République turque du nord de Chypre) a ouvert deux, puis quatre et enfin six points de passage entre le nord et le sud, dans une frontière jusqu’alors hermétique, sous pression du nouveau pouvoir « islamiste modéré » à Ankara. C’est pour les mêmes raisons géopolitiques que les banques chypriotes ont volé au secours des banques grecques, les cousines financières du continent ! D’autant qu’à la fin des années 90, la Grèce et Chypre ont signé un accord militaire de défense commune et Athènes a construit près de Paphos la base aérienne « Andréas Papandréou ».

En cas d’attaque turque, les deux pays mettraient en commun leurs moyens de défense.

CARREFOUR ET PLAQUE TOURNANTE


En entrant dans l’UE, Chypre a dû instaurer une TVA qui a déplu aux consommateurs : 5%, puis 8%, 12% et 16%. Par ailleurs, Nicosie a dû fermer toutes les off-shores compagnies qui n’étaient que des boîtes aux lettres, suite aux négociations des 31 chapitres de l’adhésion.

Désormais, il n’y aurait que 400 à 500 off shore compagnies en activités réelles. Quant aux taxes sur ces compagnies, elles sont passées de 4,5% à 10-12%, suivant les recommandations de Bruxelles. Par ailleurs, la banque centrale de Chypre, chaque soir fait le point entre les entrées et les sorties de toutes les banques, chypriotes et étrangères, ainsi que des flux financiers des off shore. Bref, la banque centrale sait tout, mais ne dit pas tout !

En effet, le système financier chypriote, très souple, permet aux capitaux étrangers de passer par Nicosie et d’en repartir rapidement. Ce fut le cas au printemps 1991 à la veille des guerres yougoslaves. Zagreb et Belgrade avaient envoyé tout leur argent à Chypre, craignant que tous ces magots soient bloqués. Mais il n’est resté que 24 heures, repartant aussitôt vers la city londonienne, vers l’Allemagne pour les Croates et la banque franco-yougoslave, rue d’Iéna à Paris, banque dirigée alors par le frère de Slobodan Milosévic. Aujourd’hui les Russes font de même. Beaucoup d’argent en provenance de Moscou passe par Chypre, puis part ailleurs. Mais certains fonds restent sur place, car ils rapportent entre 4 et 5%. Il fut un temps où l’OLP de Yasser Arafat avait placé son trésor de guerre dans l’Arab Bank, avenue Makarios à Nicosie.

Le problème actuel de Chypre, c’est que les banques chypriotes, pour aider les cousins grecs, ont trop acheté de la dette grecque. Quand une partie de cette dette a été annulée, Chypre a perdu 5 milliards d’euros. Et c’est justement 5,6 milliards d’euros dont Nicosie a besoin aujourd’hui. Mais quoi qu’on en dise, des dizaines de milliers de clients de la Laïki Trapeza (Banque populaire), deuxième banque du pays, viennent de perdre quasiment toutes leurs économies, avec la faillite de cet établissement bancaire.

Le 18 mars, la Troïka a sommé le gouvernement chypriote d’imposer tous les dépôts bancaires de 7 à 10%, pour les particuliers comme pour les entreprises. Dans le cas contraire, l’île ne recevrait pas l’aide de 10 milliards d’euros, pour une dette totale de 17,6 milliards d’euros. Aussitôt, toutes les banques chypriotes ont fermé leurs portes pendant onze jours pour éviter que les déposants vident leurs comptes et fassent ainsi s’effondrer tout le système bancaire, les banques n’auraient alors plus aucun fonds propres. Depuis le 28 mars, les Chypriotes n’ont droit qu’à retirer 300 euros par jour.

Jusqu’à quand ? Le 20 mars, les 56 députés chypriotes grecs, communistes, socialistes, centristes et conservateurs (AKEL, EDEK, DIKO, DISY) rejettent à l’unanimité le dictat de la Troïka. Après d’âpres négociations fin mars, Nicosie décide de ne taxer que les comptes de plus de 100.000 euros et ceux de 200.000 jusqu’à 40%. Résultat, les très importants fonds russes placés dans l’île sont en train de partir, ce qui n’améliora pas la santé de l’économie chypriote. D’autant que face à cette mesure qui va toucher les oligarques russes proches du clan Poutine, Moscou a refusé fin mars de faire un nouveau prêt à Nicosie, dans un bras de fer entre Moscou et Bruxelles, dont Nicosie en serait la victime expiatoire. Ne pouvant plus rien faire, le tout nouveau ministre des finances, nommé après la victoire de la droite aux élections présidentielles du 24 février dernier, a donné sa démission à son retour piteux de Moscou. Il faut dire que la place de Michalis Sarris était intenable, car avant d’être ministre, il a été le directeur de la Laïki Trapeza de janvier à août 2012. Début avril 2013, il a été remplacé par Haris Giorgiadis, ministre du travail, ancien porte parole du DISY.

Pourtant l’économie de l’île n’est pas encore en perdition totale. En 2012, le taux de chômage n’était que de 7% et la croissance entre +1 à 2%. Des taux bien meilleurs que ceux de nombreux pays de l’UE, dont la France !