Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Chrétiens du monde arabe. Un archipel en terre d’islam

Bernard Heyberger (dir.) Paris, Autrement, coll. Mémoires, 2003, 271 p., 19€

Ce livre est précédé d’une introduction, due à son maître d’oeuvre, Bernard Heyberger, professeur à l’université de Tours. On lui doit notamment le magistral Les Chrétiens du Proche-Orient au temps de la Réforme catholique1 et l’extraordinaire Hindiyya, mystique et criminelle 1720-17982, qui est un peu à l’état monastique féminin du christianisme arabe au XVIIIe siècle ce qu’est Le Nom de la rose au monachisme occidental médiéval au temps des Fraticelli. Il réunit onze contributions de spécialistes qui sont suffisamment alertes pour être lues par un large public cultivé. Il contient un tableau éclairant sur les différents pays arabes et leurs minorités chrétiennes. Entre autres, ce livre apprend que la conversion largement majoritaire des Egyptiens à l’islam eut lieu bien plus tard qu’il n’était encore naguère admis : pendant plusieurs siècles après la conquête militaire par ‘Amr, l’Egypte, tout au moins dans les campagnes, était encore principalement copte. Il scrute les sociétés des villes marquées par le fait chrétien – Damas et surtout Alep. Il évoque ces Bédouins chrétiens du pays de Karak, en Jordanie, qui, aux XIXe et XXe siècles, placent encore davantage leur identité dans leur tribu d’appartenance que dans leur religion : en cela, ils ne se distinguent guère de leurs compatriotes bédouins musulmans. L’ouvrage analyse aussi l’univers mental de ces Arabes des Lumières du temps de la Nahda. Il examine la force – et la marginalisation – des Palestiniens chrétiens. Il fait le point sur le sort cruel des assyrochaldéens, contraints à l’errance et à trois exils successifs de 1915 à 1935, sous l’Empire ottoman, puis sous le royaume hachémite d’Irak. Il apprécie la vigueur du renouveau copte dans la deuxième moitié du XXe siècle, notamment sous le patriarcat de Cyrille III, le contemporain de Nasser. Toute une partie – elle constitue peutêtre l’aspect le plus neuf du livre – est consacrée aux femmes, de l’émergence de la dévote moderne au XVIIIe siècle, à la relative occidentalisation qui prend forme au XIXe, en passant par le rôle des femmes, des moniales et diaconesses, dans le renouveau copte, mais sans oublier la féminité confrontée à la dure loi masculine des mariages jordaniens chrétiens et des lavages de l’honneur dans le sang que bien peu de choses, là encore, différencient des musulmans. Les chrétiens du Monde arabe n’est pas, tant s’en faut, une pleurnicherie victimisante d’Occidentaux en proie à ce prétendu « choc des civilisations » si trivialement à la mode. Il laisse à penser que les esprits éclairés et les réactionnaires frileux se trouvent de part et d’autre de la frontière apparente entre lesdites « civilisations », et que la frontière n’est pas là où la placent telles schématisations vulgaires de vent d’ouest. S’il aborde, certes, l’inexorable amenuisement de l’antique présence chrétienne dans de vieilles cités comme Alep, s’il note les discriminations entraînées par la vague actuelle de repli communautariste exacerbé porté par des sédimentations de blocages et d’humiliations, s’il voit lucidement les drames de l’expatriation, il marque bien aussi le rôle des Arabes chrétiens dans l’histoire – ancienne ou récente – du monde arabe. Pleinement arabes, ils ont aussi un identité particulière à défendre qui se traduit notamment par la vigueur d’un renouveau religieux multiforme, surtout en Egypte ou au Liban, plus que dans des pays comme la Syrie et surtout l’Irak, où l’agression impérialiste contribue perversement à les marginaliser et à les pousser vers l’exil.

Notes : 1. Ecole française de Rome, 1994, 665 p. 2. Aubier, collection historique, Paris, 2001, 456 p.