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And Patrick Habis

Chibanis, chibanias, Portraits d’une génération sans histoire ?

Récit : Claude Barême, Photographies : Abed Abidat, Préface : Azouz Begag, Chibanis, chibanias, Portraits d’une génération sans histoire ?, Ed. Images plurielles, 2003

Bien que le livre ait été publié en 2003, il me paraît important d’en parler encore, car l’actualité des pères et mères de la première génération dans la représentation littéraire et photographique est récente. Ils sont vieux ; on les a oubliés ; leurs petits-enfants leur rendent hommage et leur accordent l’attention qui a souvent manqué aux enfants, plus préoccupés d’eux-mêmes que de l’histoire et du pays des parents en immigration ouvrière, parents analphabètes et pauvres qui ont travaillé durement pour des enfants parfois ingrats. Aujourd’hui, grands-parents, ils existent aux yeux de la troisième génération. On les regarde, on les écoute, on les photographie.

De superbes portraits en noir et blanc. Les femmes, pour la plupart, portent un foulard blanc qui couvre leurs épaules. Les hommes sont tête nue, sauf le boucher à casquette blanche. On a envie de les connaître ; on aperçoit l’appartement des femmes et des couples (il y en a trois). Leurs visages sont graves, sans tristesse ni amertume, et lorsqu’on lit leurs mots, on entend des vies difficiles mais accomplies, côté père, côté mère. Abdallah, Fatma, Moussa, Hassiba, Mohamed… Ils ont quitté l’Algérie de la guerre et de la misère, années 50, années 60, pour la France du travail. On les retrouve à Marseille, dans la région de Marseille, souvent à Port-de-Bouc, à Martigues ; les passages vers le nord ont été brefs. Ils ont eu beaucoup d’enfants ; les filles ont souvent fait des études supérieures dans les familles où les parents, et la mère en particulier, ont suivi le travail scolaire, valorisé l’école et les diplômes. Ils ont habité des appartements ou des maisons qu’ils ont construites eux-mêmes. Ils sont heureux des enfants qu’ils ont élevés et les mères n’iront pas vivre en Algérie si les enfants ont choisi la France. Les pères, morts prématurément, sont enterrés au village ; les mères sont pratiquantes, certaines ont fait le pèlerinage à La Mecque et seront enterrées dans le pays de leurs enfants, là où ils sont nés, le pays de leur vie, la France ; c’est ce qu’elles souhaitent. Les pères, qui ont laissé la famille au pays, font le voyage plusieurs fois par an. Ils vont à la mosquée en France, mais ils disent qu’ils n’aiment pas les islamistes qui militent pour l’habit et la barbe des fondamentalistes.

Un beau livre, émouvant et juste. Pas de misérabilisme ni de ressentiment. Il devrait être lu par tous les enfants de la troisième et de la quatrième génération qui veulent entendre des histoires et l’histoire. Par tous les autres, bien sûr.