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Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie, 1954-1962

Jean-Charles Jauffret, Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie, 1954-1962, Editions Autrement, Collect. Mémoires/histoire N° 116, Paris, août 2005, 174 p., 13 €

Dans ce livre, sont analysées au départ les origines de la torture et des violences illégales (exécutions sommaires et autres « corvées de bois »…) dans l’armée française. L’année 1957 –celle de la grande répression d’Alger, dite « bataille d’Alger »- en fut un tournant. Sur l’ensemble de la guerre, la torture, si elle ne fut pas absolument « généralisée », fut en tout cas bien « banalisée », en particulier au cour du dispositif de renseignements violent que furent les DOP (Détachements opérationnels de protection). Elle fut peut-être relativement moins pratiquée dans la deuxième moitié de la guerre, d’une part en raison des résistances qu’elle suscita, et des inflexions politiques gaulliennes d’après 1958, mais aussi d’un renforcement en efficacité du dispositif proprement technique du renseignement.

Outre des prises de position connues comme celle du général Paris de Bollardière, il y eut des résistances, il y eut des dénonciations de la torture, émanant en particulier d’officiers « chrétiens » et d’officiers « marxistes ». Ceci dit, bien d’autres « chrétiens », bien d’autres « marxistes », rongèrent leur frein, fermèrent les yeux, ne dirent mot, et avalisèrent.

Le livre évoque l’exemplarité de la méthode française en matière de renseignements extorqués par la violence –qu’on songe aux dictatures d’Amérique Latine, mais même aussi aux Etats-Unis qui eurent recours à ses coopérants politico-techniques. Mais, in fine, il montre comment, avec le Code du soldat de 2000, une « bataille d’Alger » serait plus difficile à conduire aujourd’hui. S’est aussi développée, jusqu’au sein de l’esprit de corps, une conscience plus soucieuse des Droits de l’Homme. Dans les opérations conduites par l’armée française ces dernières décennies, ou auxquelles elle a participé (guerre du Golfe, Timor Oriental, Kosovo, Afghanistan…), il y eut des bavures (Nouvelle Calédonie, Rwanda), mais rien qui atteigne à la dimension de cette « bataille d’Alger à l’échelle planétaire » qu’est devenue, pour l’auteur, la guerre américaine d’Irak.

Pour en revenir à 1954-1962, l’historien ne peut ramener la violence de la guerre coloniale aux seules « violences illégales » : la domination d’un peuple par un autre peuple, d’une culture par une autre culture, les déracinements de masse et le déchirement du tissu social qui menèrent à l’agonie la paysannerie, furent peut-être bien plus lourds en termes de traumatisme susceptibles de rejouer à terme, cela en intrication névrotique avec la violence portée par la société et que tendit à monopoliser son système de pouvoir. Mais cela, l’auteur ne l’ignore pas non plus.