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And Patrick Habis

Boire la mer à Gaza. Chronique 1993-1996

Amira Hass, Editions La Fabrique, 2001, 585 pages

Amira Hass est journaliste au quotidien israélien Ha’aretz. En 1993, elle devient à sa demande correspondante à Gaza où elle résidera pendant quatre ans. Elle vit maintenant à Ramallah où elle continue le même travail minutieux d’information des lecteurs de son journal. Qu’est-ce qui donne tant de courage et de détermination à Amira Hass ? Elle nous le dit en quelques phrases simples dans l’introduction de son ouvrage. Ses parents juifs et communistes lui ont appris la résistance, la résistance quotidienne qui grippe les rouages les mieux huilés. Ils lui ont aussi enseigné la haine de l’indifférence. Quand sa mère lui raconte qu’un jour d’été 1944, en partance pour Bergen-Belsen, elle a observé dans les yeux des femmes allemandes qui regardaient passer le convoi où elle se trouvait « une expression de curiosité indifférente », Amira comprend que « ces femmes sont devenues le symbole détestable de ceux qui regardent depuis le bord du chemin et j’ai très tôt décidé que ma place n’était pas parmi les badauds ». La période de 1993-1996 qu’elle couvre dans ses chroniques gaziotes est fondamentale pour la compréhension des années qui ont suivi. Nous sommes juste après les accords d’Oslo et ce qui devait être le début d’une libération se révèle, jour après jour, comme le début d’un enfermement. L’historienne Arlette Farge qui préface le livre estime qu’Amira Hass fait oeuvre d’historienne : « L’Histoire par moments ressemble à un arbre familier ; l’écorce nous en est bien connue et nous pouvons la décrire, disserter sur elle, tandis que nous échappe ce qu’elle recouvre, ce qui vit sous elle, ce qui l’irrigue, l’infléchit et parfois la pourrit….Amira Hass creuse cette écorce et tient dans ses mains fragiles et fermes ce qui en dessous est friable et vivant ». Amira Hass détaille les bouclages, les queues interminables au point de passage d’Erez vers Israël, la misère qui s’installe et l’espoir qui se tarit au fil des jours. Mais jamais elle n’oublie la dimension politique de son récit : l’absence de démocratie dans ce premier morceau de Palestine, la répression, les tracasseries stupides des Israéliens auxquelles viennent s’ajouter celles de la bureaucratie palestinienne naissante. Son livre est un pamphlet contre la politique israélienne, mais aussi une mise en cause sans concessions de certains aspects de la politique de l’Autorité palestinienne. Au travers de ces chroniques, Amira Hass ne devient pas palestinienne. Elle reste juive et israélienne. Elle écrit pour les Israéliens. Elle affirme sa judéité et observe les réactions de ses amis, surprises, jamais haineuses. Ala fin de son livre, on est submergé par le désespoir du peuple de Gaza, mais aussi soulevé par la force d’Amira Hass. Son livre restera un document fondamental pour les historiens mais il nous donne aussi à nous, ici et maintenant, l’envie de continuer à nous battre, pour que triomphent peut-être un jour sur ce petit coin de terre, l’intelligence, la lucidité, la compréhension des contradictions qui le sous-tendent.