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And Patrick Habis

Balkans : la crise

Jean-Arnault Dérens, Gallimard, collection Folio actuel, Paris, 2000.

Un an après la fin de la guerre du Kosovo, dix ans après l’implosion de la Yougoslavie et la chute du communisme dans la région, ce petit livre fait le point sur les fractures qui traversent la péninsule depuis plus de deux siècles. Cet ouvrage commence de façon extrêmement classique : premier chapitre "De l’héritage ottoman à la formation des identités nationales", deuxième chapitre "Mouvements de libération et conscience nationale au XIXe siècle". Bref, l’auteur campe le décor. Les Ottomans débarquent dans la péninsule au XIVe siècle et s’y installent durablement, façonnant pour longtemps les us et coutumes de la région. Mais avec la Révolution française, les esprits des Européens de l’Est se sont "réveillés". Le printemps des peuples, de la Baltique à la mer Egée, s’est mis à fleurir dans la première moitié du XIXe siècle. Petit à petit, Grecs, Roumains, Serbes puis d’autres ont arraché leur indépendance, se libérant du joug turc de plus en plus oppressant à mesure que la Sublime Porte se délitait. C’est à partir du troisième chapitre que l’on entre dans le vif du sujet, ou plutôt dans une analyse fine, intelligente et malheureusement pas assez connue, des réalités balkaniques. Ce chapitre, intitulé "Des socialismes atypiques", brise quelques idées reçues. Non, le communisme n’a pas fait table rase du nationalisme, surtout pas dans les Balkans. Au contraire, le communisme a instrumentalisé le nationalisme pour asseoir son pouvoir. On pourrait même parler de national-communiste, en particulier dans le cas albanais. En 1945, tous les Balkans, sauf une grande partie de la Grèce, étaient entre les mains de Staline. Or trois ans plus tard, se déroulait le premier schisme dans le camp du socialisme réel. Tito et sa Yougoslavie étaient excommuniés. Le parti communiste grec, en pleine guerre civile, essayait de forcer la main au maître du Kremlin tout en étant approvisionné en sous par Tito. Tirana et Sofia, restaient fidèles à Staline pour mieux cracher contre "l’ennemi héréditaire" serbe. Puis en 1961, vint le tour de l’Albanie, rompant avec les "krouchtchéviens" pour se vautrer dans le lit d’un maoïsme débridé. Peu après, la Roumanie de Ceausescu menait une politique étrangère indépendante de Moscou. Et si la Bulgarie est restée fidèle à l’URSS, c’est qu’elle pensait Russie et son Tsar qui la libéra des Turcs en 1877- 78. Le quatrième chapitre est de la même trempe que le troisième. L’auteur analyse la réalité du socialisme et du post-socialisme dans la péninsule. Cette réalité, c’est le clanisme, le clientélisme, les magouilles de la nomenklatura et finalement les mafias qui aujourd’hui gangrènent l’espace économique, social et politique de la région. Le chapitre suivant, actualité oblige, se penche sur le problème du Kosovo pour finir sur un dernier chapitre qui pose la question des questions : "L’impossible démocratisation ?". En effet, il semble bien que les Balkans aient du mal à passer au post-communisme. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, leur communisme était tellement particulier... La région a basculé dans les guerres civiles (ex-Yougoslavie, voire Albanie) et les mafias. Or, l’Union européenne n’a pas été à la hauteur de la situation et des espoirs confus des populations civiles qui souhaitent une démocratie politique mais aussi une prospérité économique. Ces deux facteurs n’existent toujours pas et les potentats locaux peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Pour conclure, citons l’introduction de Jean-Arnault Dérens : "Les Balkans sontils condamnés à demeurer la poudrière de l’Europe ? Pour l’opinion occidentale, cette région, posée entre la Méditerranée, le Danube et la mer Noire, est vouée, par une fatalité supposée ancestrale, aux haines dites ethniques, et représente un Autre menaçant, aux portes de l’Europe en construction. La balkanisation serait ainsi l’antithèse violente des processus d’intégration européenne en cours... Il n’existe pas de fatalité balkanique, mais une histoire compliquée, dont les conflits présents sont largement le résultat. Les Balkans représentent incontestablement une unité de civilisation européenne, bien différente de la culture de l’Europe centrale ou de celle de l’ouest du continent, une unité de civilisation homogène malgré les coupures dues aux divisions culturelles, religieuses, historiques ou politiques. Il existe bien un art de vivre balkanique, dont se passent difficilement ceux qui en ont fait l’expérience, même si la région est devenue, dans l’imaginaire occidental, exclusivement synonyme de conflits, de haines et de violence." Et Jean-Arnault Dérens de conclure justement : "Toute l’histoire des Balkans semble régie par une dialectique compliquée entre ce qui unit des peuples fondamentalement proches par leur histoire et leurs coutumes, et ce qui les distingue". Mais c’est peut-être parce qu’ils sont si proches qu’ils savent mettre le doigt là où ça fait mal.