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And Patrick Habis

Au secours ! Un cessez-le-feu !

Uri Avnery:
12 janvier 2008
Confluences Méditerranée : Il y avait eu la publication du rapport américain sur les activités nucléaires iraniennes. Presque concomitante, une proposition de cessez-le-feu du chef du gouvernement Hamas aurait pu, si elle avait été prise en considération, contribuer à une désescalade. Journaliste, membre fondateur de Gush Shalom, Uri Avnery montre dans le texte ci-après comment les deux faits ont été ignorés ou minorés par des responsables israéliens mus par une logique d’affrontement à outrance.

Oubliez les Qassam. Oubliez les obus de mortier. Ce n’est rien en comparaison de ce que le Hamas a lancé sur nous cette semaine.

Le chef du gouvernement Hamas dans la bande de Gaza, Ismaïl Haniyeh, a pris contact avec un journal israélien pour proposer un cessez-le-feu. Plus de Qassam, plus d’obus de mortier, plus d’attentats suicides, plus d’interventions militaires israéliennes dans la Bande, plus d’assassinats ciblés de leaders. Un cessez-le-feu total. Et pas seulement dans la bande de Gaza, mais aussi en Cisjordanie. La hiérarchie militaire a laissé exploser sa colère. Pour qui se prend-il, ce salaud ? Croit-il qu’il peut nous arrêter avec ce genre de sale procédé ?

C’est la deuxième fois en quelques jours qu’une tentative est faite pour contrecarrer nos projets de guerre.

Il y a deux semaines, les milieux du renseignement américain, dans un rapport autorisé,ont déclaré que l’Iran avait interrompu ses activités pour la production d’une bombe atomique depuis déjà quatre ans.

Au lieu de pousser un soupir de soulagement, les officiels israéliens n’ont pas caché leur colère. Depuis lors, tous les commentateurs en Israël, ainsi que notre vaste réseau de plumes mercenaires de par le monde, ont essayé de contrer ce document. Il est mensonger, sans fondement, et relève d’un sinistre programme secret.

Mais, miraculeusement, le rapport a survécu sans altération. Il n’a même pas subi d’éraflures.

Le rapport a, semble-t-il, balayé toute possibilité d’une attaque militaire américaine et/ou israélienne de l’Iran. Et voilà que survient l’initiative de paix de Haniyeh qui compromet la stratégie de nos autorités militaires à l’égard de la bande de Gaza.

Et de nouveau le chœur de l’armée donne de la voix. Des généraux en uniforme ou sans uniforme, des correspondants militaires, des correspondants politiques, des commentateurs de tout poil, des politiciens de gauche et de droite – tous se sont mis à attaquer la proposition de Haniyeh.

Leur message : cette initiative ne doit être acceptée en aucun cas ! Il ne faut même pas l’examiner ! Au contraire : cette proposition est le signe que le Hamas est en train de s’effondrer ; il faut en conséquence intensifier la guerre contre lui ; le blocus de Gaza doit être renforcé ; il faut tuer davantage de dirigeants – et, en réalité, pourquoi ne pas tuer Haniyeh lui-même ? Qu’attendons-nous pour le faire ?

Un paradoxe inhérent au conflit depuis son origine s’exprime ici : si les Palestiniens sont forts, il est dangereux de faire la paix avec eux. S’ils sont faibles, il n’y a aucune nécessité de faire la paix avec eux. De toute façon, il faut les briser.

« Il n’y a rien à discuter ! » a immédiatement déclaré Ehoud Olmert. Tout va donc bien, l’effusion de sang peut continuer.

Et c’est que vraiment elle continue. Dans la bande de Gaza et alentour, une petite guerre cruelle se mène. Comme d’habitude, de chaque côté on prétend réagir seulement aux atrocités de la partie adverse.

Du côté israélien on prétend répondre aux tirs de Qassam et de mortiers. Quel Etat souverain pourrait tolérer d’être bombardé par des missiles meurtriers depuis l’autre côté de la frontière ?

En vérité, des milliers de missiles ont tué seulement un tout petit nombre de personnes. Plus de 100 fois plus sont tuées ou blessées sur les routes. Mais les Qassam sèment la terreur, les habitants de Sderot et des environs exigent vengeance et protection pour leurs maisons, ce qui coûterait des fortunes.

Si les Qassam inquiétaient réellement nos dirigeants politiques et militaires, ils se seraient précipités sur la proposition de cessez-le-feu. Mais les dirigeants ne se soucient guère en réalité de ce qui arrive à la population de Sderot, à la périphérie lointaine tant géographique que politique, loin du centre du pays. Cela ne pèse rien ni au plan politique ni au plan économique. Aux yeux des dirigeants, ses souffrances sont, à tout prendre, supportables. Elles présentent aussi un côté positif important : elles fournissent un prétexte idéal aux actions de l’armée.

Pour Israël l’objectif stratégique à Gaza n’est pas de mettre fin aux tirs de Qassam. Cet objectif resterait le même s’il ne tombait plus un seul Qassam sur Israël.

L’objectif réel est de briser les Palestiniens, ce qui signifie briser le Hamas.

La méthode est simple et même élémentaire : renforcer le blocus terrestre, maritime et aérien jusqu’à ce que la situation dans la Bande devienne absolument insupportable.

L’arrêt complet des approvisionnements à l’exception du strict minimum pour prévenir la famine a réduit les conditions de vie à un niveau inhumain. Il n’y a en réalité ni importations ni exportations, la vie économique est paralysée, le coût de la vie a atteint des sommets. L’approvisionnement en carburant a déjà été réduit de moitié et il est projeté de le faire descendre encore plus bas. L’approvisionnement en eau peut être interrompu à volonté.

L’activité militaire s’accroît progressivement. L’armée israélienne mène des incursions quotidiennes, avec des chars et des bulldozers blindés, de façon à pénétrer jusqu’aux limites des zones habitées pour amener les combattants palestiniens à la confrontation. Chaque jour cinq à dix combattants palestiniens sont tués ainsi que quelques civils. Chaque jour des habitants se font enlever en vue d’obtenir d’eux des renseignements. L’objectif affiché est l’usure, harceler et épuiser, et peut-être aussi la préparation d’une reconquête de la Bande – même si les chefs de l’armée souhaitent éviter cela à tout prix.

L’un après l’autre, les dirigeants palestiniens se font tuer par des attaques aériennes. Chaque point de la Bande est sous la menace des avions israéliens, des hélicoptères de combat et des drônes. La technologie moderne permet de suivre les ″enfants de la mort″, ceux que l’on a repérés pour les tuer, et un vaste réseau d’informateurs et d’agents, dont certains agissent sous la contrainte, complète le tableau. Ce réseau a été mis en place de longue date.

Les chefs de l’armée espèrent qu’en serrant tous les boulons ils pourront amener la population locale à se soulever contre le Hamas et les autres organisations combattantes. Toute opposition palestinienne à l’occupation s’effondrerait. La population palestinienne dans son ensemble mettrait les mains en l’air pour se rendre et se soumettre aux conditions des occupants qui pourraient agir à leur guise – exproprier des terres, développer les colonies, élever des murs et établir des points de contrôle, découper la Cisjordanie en en une suite d’enclaves semi-autonomes.

Dans ce projet israélien, le travail réservé à l’Autorité Palestinienne consiste à agir en sous-traitant pour la sécurité israélienne, en échange d’un flux d’argent qui garantirait le maintien de son autorité sur les enclaves.

Au terme de cette phase du conflit israélo-palestinien, la population palestinienne serait découpée en morceaux et rendue impuissante face à l’expansion israélienne. Le choc historique entre la force irrésistible (l’entreprise sioniste) et l’objet inébranlable (la population palestinienne) se conclurait par l’écrasement de l’opposition palestinienne.

Afin de mener à bien ce projet, il faut jouer un jeu diplomatique complexe. En aucun cas il ne faut perdre le soutien de la communauté internationale. Au contraire, le monde entier, conduit par les États Unis et l’Union Européenne, doit apporter son soutien à Israël et considérer ses actions comme un combat juste contre le terrorisme palestinien, lui-même partie intégrante du terrorisme international.

Après Annapolis, les choses se sont passées comme prévu : aucune négociation n’a débuté, les deux parties s’amusent à des jeux de rôle. Dès le lendemain d’Annapolis, le gouvernement israélien annonçait d’énormes projets de construction au delà de la Ligne Verte. Quand Condoleeza Rice a marmonné quelques mots d’opposition, on a annoncé que les projets avaient été mis en sommeil. En fait ils continuent à plein régime.

Comment Olmert et ses collègues font-ils pour tromper le monde entier ? Benjamin Disraëli a dit un jour à propos d’un politicien britannique : « Le très honorable gentleman surprit un jour ses opposants en train de se baigner dans la mer et subtilisa leurs vêtements. » Nous, les pionniers de la solution à deux Etats, pouvons dire cela de notre gouvernement. Il a volé notre drapeau et s’est drapé dedans pour masquer ses intentions.

Enfin, il y a maintenant un consensus mondial sur le fait que la paix dans notre région doit se fonder sur la coexistence de l’État d’Israël et de l’État de Palestine. Notre gouvernement s’y est discrètement rallié et exploite cet accord avec un tout autre objectif : l’hégémonie d’Israël sur toute la région et la transformation des secteurs à population palestinienne en une suite de bantoustans. Il s’agit là, en réalité, d’une solution à un seul Etat (Le Grand Israël) sous couvert d’une solution à deux Etats.

Est-il possible que ce projet réussisse ?

La bataille de Gaza bat son plein. Malgré l’écrasante supériorité militaire de l’armée israélienne, elle n’est pas inégale. Même le commandement israélien signale que les forces du Hamas se renforcent. Elles reçoivent un entraînement dur, leurs armes deviennent de plus en plus efficaces et elles font preuve d’un courage et d’une détermination à toute épreuve. Il semble que leur moral n’est pas atteint par la disparition de leurs chefs et de leurs combattants dans une effusion de sang ininterrompue. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée israélienne recule devant l’idée de reconquérir la bande de Gaza.

Á l’intérieur de la Bande, les deux organisations principales bénéficient d’un large soutien de la population – la manifestation en mémoire de Yasser Arafat organisée par le Fatah et la contre manifestation du Hamas ont rassemblé l’une et l’autre des centaines de milliers de participants. Mais il semble que la grande majorité de la population palestinienne souhaite l’unité nationale pour lutter ensemble contre l’occupation. Elle ne veut pas de contrainte religieuse mais elle ne supporterait pas non plus des dirigeants qui collaboreraient avec l’occupant.

Le gouvernement pourrait commettre une lourde erreur en misant sur la soumission du Fatah. En compétition avec le Hamas, le Fatah pourrait nous réserver des surprises en redevenant une organisation de lutte. Le flot d’argent qui alimente l’Autorité pourrait bien ne pas prévenir une telle évolution. Ze’ev Jabotinsky était plus lucide que Tony Blair lorsqu’il disait, il y a 85 ans, qu’il n’est pas possible d’acheter un peuple entier.

Si l’armée israélienne envahit Gaza pour la reconquérir, la population sera derrière les combattants. Personne ne sait comment elle réagira si la détresse économique s’aggrave. Les résultats peuvent être surprenants. L’expérience d’autres mouvements de libération montrent que la détresse peut briser une population mais qu’elle peut aussi la stimuler.

C’est là, simplement, un test existentiel pour le peuple palestinien – peut-être le plus rude depuis 1948. C’est aussi un test de la validité de la politique de Ehoud Olmert, Ehoud Barak, Tzipi Livni et les chefs de l’armée.

Ainsi un cessez-le-feu a peu de chances de prendre effet. En premier lieu Olmert en a rejeté un d’emblée. Puis cela a été démenti. Puis le démenti a été démenti.

Les habitants de Sderot auraient sans doute été heureux d’accepter un cessez-le-feu. Mais qui se préoccupe de leur poser la question ?
Traduit de l’anglais pour l’AFPS "Help ! A Cease Fire ! : FL