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Après le conflit de Gaza : l’urgence d’un changement de regard

Pierre Blanc: Rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, Chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM)
9 février 2009
Un concert de critiques quasi unanimes en Europe est venu imputer au Hamas la responsabilité de ce nouveau drame qui a secoué le Proche-Orient. Cette rhétorique, empreinte de simplisme, souligne à quel point l’unanimité n’est pas le critère de la vérité. Si le Hamas a évidemment commis une faute politique et morale, il convient de prendre du champ pour constater que la responsabilité de cette guerre incombe largement à Israël.

Passons rapidement sur un fait qui est peu souligné : à quelques semaines de la fin de la trêve, le bombardement du 4 novembre 2008 par Israël n’était pas sans provoquer l’ire du Hamas dans un contexte de marginalisation politique et de blocus insoutenable – et décrit comme tel par les rapports de l’ONU - pour la population gazaouie. Du coup, on est en droit de penser qu’Israël a cherché à pousser le Hamas à la faute pour justifier une offensive qui, au vu du dispositif déployé, ne pouvait qu’être pensée de longue date (en tout cas, bien avant que le Hamas ne suspende sa trêve le 17 décembre). Peut-on voir en outre la marque de la contingence dans le fait que cette attaque intervienne dans un contexte de vacance du pouvoir aux États-Unis et surtout à quelques semaines des élections israéliennes ? Rappelons aussi que l’État hébreu n’avait pas digéré d’avoir été contenu par le Hezbollah dans la guerre du Liban de l’été 2006, et que la grande crise morale en Israël qui avait suivi ce conflit appelait réparation sur un front plus facile, le Hamas étant moins armé et sans profondeur stratégique.

Il faut surtout souligner qu’Israël, après avoir en partie promu le Hamas à ses débuts en utilisant le cynique diviser pour régner afin de freiner les nationalistes laïcs palestiniens , est aussi le responsable de sa consécration politique au sein d’une population désabusée voire affamée et assoiffée. La montée en puissance du Hamas a bel et bien été facilitée par l’échec du processus d’Oslo à l’issue duquel la population palestinienne n’a pu qu’en goûter les fruits amers : la colonisation s’était massivement accélérée, y compris sous feu Itzak Rabin ; la rétrocession des territoires, qui devait permettre à l’État palestinien, conformément au droit international, d’exercer sa souveraineté sur à peine 22% du territoire de la Palestine historique, s’était enlisée (désormais, en Cisjordanie, les Palestiniens sont confinés dans de multiples poches sans continuité entre elles, 60% de ce territoire étant sous le total contrôle d’Israël).

Dans un contexte d’amertume profonde, la provocation d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées, voulant montrer que Jérusalem était une et indivisible, provoqua une nouvelle Intifada. Mais ce faisant, il allait reprendre le leadership du Likoud avant d’emporter les élections anticipées de février 2001 et ainsi mettre un terme définitif au processus d’Oslo. Plus que cela, profitant de l’Intifada, il se fixa en priorité de détruire toutes les infrastructures de l’Autorité palestinienne, ce qui consacrait le politicide, Yasser Arafat étant transformé en roi nu dans la mouqata assiégée. A la mort de celui-ci, Mahmoud Abbas allait à son tour être disqualifié d’emblée par Israël, tandis que la construction du Mur était déjà bien entamée. Ce Mur présenté comme un outil de protection est bel et bien un Mur d’annexion destiné à s’arroger définitivement de nouveaux territoires dans cette Cisjordanie transformée en peau de léopard, et ainsi densifier la colonisation. Cette colonisation était évidemment moins médiatisée que l’évacuation, au cours de l’été 2005, des colonies de Gaza. Il va sans dire que ces colonies, qui comptaient quelque 8000 habitants parmi le million et demi de Palestiniens, étaient sans réel intérêt stratégique, à la différence de celles de la Cisjordanie. Pour autant, cette évacuation qualifiée de courageuse par une communauté internationale souvent atteinte de platitude dans ce conflit, ne donnait en rien aux Palestiniens le droit de se servir de leur port, aéroport, ou d’utiliser leurs eaux territoriales, sans compter que l’ouverture des portes d’entrée était conditionnée au bon vouloir israélien, avec toutes les contraintes sanitaires, économiques et psychologique qu’une telle tutelle impose.

Cet arrière-plan de la tragédie qui se joue n’est pas exhaustif, loin s’en faut, car nous pourrions aussi remonter aux traumatismes de 1948 et à leurs causes mises en lumière par la probité intellectuelle des nouveaux historiens israéliens.

Toutefois, il suffit à comprendre comment une grande partie de la population palestinienne, pourtant reconnue comme étant assez sécularisée, a donné au Hamas la force politique qui est la sienne au point qu’il a gagné les élections de 2006, face à un parti décrédibilisé par ses échecs dans les négociations, largement imputables à Israël, mais également par sa corruption. Malheureusement, là encore, les Palestiniens ont été insultés dans leur choix puisque même l’Union européenne, décidément de plus en plus alignée sur la posture américaine, a boycotté le nouveau gouvernement puis celui d’union nationale en 2007, avec pour effet de donner aux radicaux du Hamas l’ascendant sur l’aile modérée et d’en arriver à cette situation désastreuse qui se déploie sous nos yeux. Une preuve de plus du danger d’insulter l’honneur qui, comme le disait Kaliayev dans les Justes, est « la dernière richesse des pauvres ».

Tout cela souligne l’urgence de sortir d’un discours à tout le moins hypocrite. La solution d’un problème commence par l’exigence de bien nommer les choses. Comme l’écrivait Albert Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». L’avènement d’une paix juste entre Israéliens et Palestiniens peut s’envisager si on commence par lire correctement la réalité en vue de la transformer.