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And Patrick Habis

Al Jazeera, Liberté d’expression et pétromonarchie


Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera, Liberté d’expression et pétromonarchie, PUF, coll. Proche Orient, 2011, 286 p., 20 €

L’ouvrage de Claire-Gabrielle Talon sur la chaîne satellitaire qatarie al-Jazeera tombe à point. « Printemps arabe » oblige, l’actualité rattrape une fois de plus la chaîne la plus influente du monde arabe et la projette sous les feux des projecteurs. Alors que la presse généraliste occidentale a évoqué son traitement de l’actualité et l’a portée au Panthéon des grandes chaînes d’informations internationales aussi rapidement qu’elle l’avait dénigrée lors des guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003), un regard plus spécialisé et moins partisan sur la chaîne n’en est pas moins appréciable. Et ce d’autant plus que, loin de proposer une simple compilation de faits largement relayés et de théories déjà existantes, l’auteur se penche sur un aspect peu traité par la littérature scientifique : l’impact d’al-Jazeera sur le coeur même du pouvoir qatari, qui n’est autre que l’histoire d’une lutte acharnée pour son contrôle à laquelle se livrent divers clans de la famille régnante, le tout fortement teinté de conflits idéologiques, majoritairement religieux, et de clientélisme politique.

Ambitieux, le travail de Claire-Gabrielle Talon se divise en trois parties : la première revient sur le contexte particulier de la naissance d’al-Jazeera et sur le chamboulement régional, tant politique que médiatique, que celle-ci provoqua, sans oublier la perception et l’accueil de ce lancement au sein même de la population et de la classe politique qatarie. La deuxième partie, plus novatrice, traite en profondeur de l’affrontement au sein de la direction de la chaîne et donc, les deux étant liés, de la famille régnante. Trois courants majoritaires luttent depuis 1996 pour accroitre leur influence au sein de la chaîne : le courant le plus libéral, celui de la cheika Moza bint Nasser al-Misnad, seconde épouse de l’émir, appuyée par celui-ci et par le cheik satellite Yussuf al-Qardawi, celui de l’ancien ministre des Affaires Etrangères, Hamad ben Jassem ben Jaber al-Thani et, enfin, celui d’Hamad ben Thamer al-Thani ancien secrétaire adjoint du ministre de l’Information, très implanté dans le monde médiatique national et régional. La troisième partie, plus média-centrée, replace al-Jazeera dans un contexte mondialisé et tente d’émettre certaines perspectives sur le futur de la chaîne au vu de ses récentes évolutions. Bien que cette partie soit la moins pertinente, en particulier du fait de son côté relativement sommaire et quelque peu brouillon, l’auteur émet néanmoins quelques hypothèses intéressantes sur la particularité d’al-Jazeera et du modèle médiatique mis en place dans bon nombre de pays du Golfe, qui auraient cependant le mérite d’être plus approfondies. Malgré ces quelques imperfections, le travail de Claire-Gabrielle Talon s’impose, tant par son travail de terrain que par son analyse et l’originalité de son axe de recherche, comme un complément indispensable aux divers travaux déjà publiés sur la chaîne qatarie – ceux d’Olfa Lamloum, d’Hugh Miles ou encore de Mamoun Fandy- et permet d’appréhender une nouvelle facette de la chaîne et de son fonctionnement. Si celle-ci est moins connue, elle n’en demeure pas moins vitale, tant pour la chaîne elle-même que, selon l’auteur, pour la stabilité du pouvoir du cheik Hamad bin Khalifa al-Thani.