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Affrontements identitaires et prosélytisme religieux

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
23 mai 2008
Dans des sociétés vraiment sécularisées, il y a peu d’athées militants, et nombre de croyants ont une démarche individualiste, picorant ici et là sur le marché des spiritualités pour se construire une conviction propre. Tout cela n’aboutirait qu’à un « différencialisme » anodin et faisant au mieux le bonheur des sociologues de la culture s’il n’y avait pas, parallèlement, et au-delà, des démarches prosélytes émanant des religions établies.

Lorsqu’elle est orientée vers des sociétés de tradition différente que l’histoire a fragilisées, l’activité missionnaire peut perturber profondément ces sociétés et prendre alors une dimension directement politique. Ainsi, tout le monde connaît les remous provoqués par l’Eglise romaine qui, oubliant les promesses de la « Rencontre d’Assise », après l’écroulement de l’Union soviétique avait voulu développer son implantation directe dans l’espace orthodoxe tout en soutenant activement l’Uniatisme.

Mais c’est cependant dans les relations entre le monde musulman et, pour faire court, le monde occidental, que le problème de la conversion religieuse a pris un tour aigu dans un contexte marqué, après le 11 Septembre, par la construction idéologique de la « guerre des civilisations » prophétisée par Samuel Huntington.

Dans le vide laissé par la démission de politiques incapables d’affronter les urgences planétaires (inégalités, gestion des ressources rares, faillite écologique, respect du droit des peuples…), une fuite dans l’adhésion identitaire se substitue à l’action rationnelle défaillante. La politique « classique » était le plus souvent pragmatique, visant à la conciliation et ne se résolvant à la violence qu’en dernière instance. En revanche, lorsque l’action repose sur la conviction de posséder « la » vérité, l’intolérance et l’oppression sont souvent au rendez-vous. Quand cela se conjugue avec des intérêts d’Etat, de dangereuses alliances se nouent. Faut-il rappeler celle, ancienne et toujours reconduite, entre la dynastie saoudienne et le Wahabbisme ? De même, les liens étroits du Président Georges W.Bush avec certaines églises chrétiennes ont produit les discours manichéens que l’on sait et un encouragement au dynamisme des Evangélistes. Les dérives peuvent être insidieuses : l’appel au religieux par Nicolas Sarkozy et son approche équivoque de la laïcité invitent à la vigilance.

Dans un contexte malsain, les enfermements d’inspiration religieuse deviennent plus rigides. Il suffit d’aller sur la Toile, qui est un bon révélateur des perceptions courantes, pour voir combien tous les vieux stéréotypes, porteurs de méfiance et de haine, ont été ravivés au cours de la dernière période. Dans les pays de tradition « chrétienne », ils l’ont d’abord été par des événements dramatiques auxquels les médias ont fait largement écho. L’assassinat des moines de Tibérine, en 1996, avait frappé les esprits [1]. à juste titre. Depuis, d’autres faits ont renforcé l’image de musulmans intolérants et violents : violences anti-coptes d’Alexandrie (2005), meurtre d’un prêtre italien à Trébizonde (2006), assassinat de l’archevêque chaldéen de Mossoul (2008)… En Europe même, plusieurs faits ont ajouté à l’émotion : assassinat aux Pays-Bas de Pim Fortuyn ; menaces sur Ayaan Hirsi Ali ; affaire des « caricatures danoises » (certaines protestations ont inquiété parce qu’accompagnées de demandes restrictives des libertés publiques).

Dans les pays majoritairement musulmans, ou encore dans la mouvance des islams minoritaires dont les sensibilités sont très diverses, on s’estime globalement maltraité par des médias aux catégories simplettes : fourre-tout des musulmans « modérés » d’un côté, de l’autre fourre-tout des musulmans « radicaux » où ne pourrait que s’alimenter le terrorisme. Une gestion estimée trop autoritaire de la question du « voile » ainsi qu’une tolérance jugée excessive des actes islamophobes ont accru un sentiment de discrimination. Montés en épingle sur des sites « communautaires », plusieurs autres faits de gravité inégale ont pesé dans le même sens. Les fameuses caricatures danoises ont souvent été jugées gratuitement offensantes. Si l’on avait à juste titre jugé insupportables les menaces dont a fait l’objet Ayaan Hirsi Ali, le parcours chaotique de cette dernière et son rejet brutal de l’islam justifiaient-ils pour autant qu’on l’érige en icône des droits de l’homme et de l’action féministe ? Quant à Fitna, le film provocateur de Geert Wilders, il est venu à son tour illustrer, face à l’islam et aux musulmans, la vitalité des préjugés racistes d’extrême droite.

Lorsque, sur un sol inflammable, des autorités religieuses supposées responsables commettent elles-mêmes des maladresses, l’inquiétude ne peut que croître. On se souvient du fameux discours de Ratisbonne, dans lequel Benoît XVI avait associé l’Islam à la violence : il avait fallu des explications embarrassées et des gestes de réconciliation, notamment lors d’un voyage du pape en Turquie, pour calmer les esprits. Un autre fait récent a de nouveau impliqué le Vatican : Benoît XVI, qui avait tenu à baptiser personnellement Magdi Allam, directeur-adjoint du « Corriere della Sera », a vu ce dernier, au lendemain de son baptême, reprendre ses déclarations incendiaires contre l’Islam. Nombre d’observateurs musulmans se sont sans doute refusés à ne voir là qu’un hasard malheureux, une simple imprudence papale, y lisant au-delà du fait anecdotique l’affirmation d’une dynamique évangélisatrice agressive à l’égard des musulmans.

Ce dernier incident appelle en tout état de cause une attention particulière car il touche au noyau dur des incompréhensions : celui des conversions militantes. Lorsqu’elle est liée à un choix personnel au terme d’une recherche spirituelle, la conversion relève de la liberté de conscience qui est à protéger. En revanche, lorsqu’une action collective déterminée est mise en oeuvre, avec le poids lié à une institution dotée de moyens financiers importants, avec des collusions d’ordre politique, une autre vigilance s’impose. Elle s’impose car toute démarche systématique de conversion est suspecte en ce qu’elle postule une supériorité absolue de « sa » révélation, qu’elle table sur diverses fragilités dans les sociétés où elle opère, en bref qu’elle adopte un comportement aux relents coloniaux. À ce titre, elle peut être perçue comme une arme idéologique et politique sophistiquée. Elle va aussi susciter des rétractions et des intolérances qui, plus qu’elles ne traduiraient un blocage identitaire excessif des sociétés d’accueil, exprimeront d’abord un souci légitime de protection.

L’histoire s’est attachée à démonter les liens entre activité missionnaire et pouvoir politique dans le cadre des conquêtes impériales. Protégées, les églises chrétiennes, catholique ou protestantes, avaient été actives. Aujourd’hui, si le catholicisme a adopté une démarche plus prudente, certaines branches du protestantisme américain qui disposent de moyens puissants font preuve d’un dynamisme tous azimuts. [2] Un des derniers conflits liés à ce dynamisme a concerné l’Algérie. En liaison avec un durcissement législatif relatif au prosélytisme non musulman, plusieurs faits ont attiré l’attention. Des fermetures de lieux de culte, l’expulsion du pasteur Hugh Johnson (longtemps président de l’Eglise protestante d’Algérie), les inquiétudes manifestées par le clergé catholique, la demande officielle d’explications présentée par l’ambassade des Etats-Unis… tout cela indique que le thème de la liberté religieuse et de la conversion est inséparable de plusieurs sujets sensibles touchant au devenir national : l’identité collective (qu’est-ce qu’être un pays musulman ?), l’ordre public (les démarches prosélytes risquent-elles de susciter des réactions de rejet violent dans la population ?), la liberté de conscience (l’individu est-il contraint d’afficher une croyance déterminée ?), la question régionale (les églises évangéliques seraient actives en Kabylie), la souveraineté nationale (c’est en se fondant sur une loi américaine de 2001, afférente à la protection des minorités religieuses [3] dans le monde, que le diplomate américain Rodney Cunningham a exigé des explications !). Ce rappel sommaire d’événements récents ne permet pas de juger, ici, des justifications de la démarche restrictive des autorités algériennes, ou encore d’apprécier le bien-fondé de l’inquiétude croissante des minorités religieuses : il visait simplement à illustrer la sensibilité d’un sujet aux ramifications multiples.

Aujourd’hui, hormis les ambiguïtés étatsuniennes, le prosélytisme religieux à dimension politique n’est cependant pas au cœur des interventions « occidentales ». En revanche, de nombreuses ONG islamiques sont financées et donc orientées par des Etats musulmans ou des institutions qui leur sont liées. Sous couvert d’interventions humanitaires, elles permettent à l’Arabie saoudite, au Soudan, à la Libye … d’étendre leur aire d’influence. En Afrique, la bande sahélienne est l’un des domaines privilégiés de cette action où elle entre en contact difficile avec d’autres démarches prosélytes. Le Tchad, par exemple, se trouve plus que jamais au point de rencontre de plusieurs « pénétrations » concurrentes qui retardent l’affirmation d’un traitement politique propre, endogène, des nombreux problèmes du pays. Faut-il évoquer enfin des confrontations (nouvelles ou ravivées) au sein de la mouvance musulmane elle-même ? Ainsi, au Maghreb, un activisme chiite bénéficiant du prestige de l’Iran commencerait-t-il à inquiéter…

Ce qui complique aujourd’hui le décryptage de nombre de foyers de conflit, c’est un brouillage accru des frontières. D’un côté, la politique prend des accents religieux lorsqu’elle veut imposer son ordre à des sociétés autres en niant leur rythme d’évolution propre. [4] De l’autre, un discours de forme religieuse peut recouvrir des aspirations et un projet proprement politiques, avec une dimension de défense nationale très présent : le Hezbollah et le Hamas en fournissent des illustrations. Al Qaïda elle-même… [5]

Comme le disait récemment Daniel Bensaïd dans un petit pamphlet très tonique : « Quand la politique est à la baisse, la théologie est à la hausse. Quand le profane recule, le sacré prend sa revanche. Quand l’histoire piétine, l’Eternité s’envole. » [6] Le théâtre est confus, mais les valeurs rationnelles des Lumières offrent toujours des points d’appui solide et des antidotes aux régressions religieuses et à leurs instrumentalisations. C’est en s’appuyant sur elles tout en veillant à ne pas les transformer à leur tour en absolu dogmatique, que le champ traditionnel de la politique et de ses compromis pourrait être rouvert face aux enfermements et aux murs. Il y a urgence : après celui qui étouffe la Palestine, un nouveau mur de séparation est en construction à Bagdad entre quartiers chiites et sunnites…

[1Les niveaux où se situent les points de friction sont inégalement importants, mais tous sont révélateurs du réarmement idéologique à dimension religieuse qui est à l’œuvre, auquel beaucoup concourent. L’un d’eux aurait pu n’opposer, dans une controverse discrète, que les chercheurs spécialisés sur les voies de l’accession de la chrétienté médiévale aux classiques grecs. L’universitaire Sylvain Gouguenheim ayant publié « Aristote au Mont-Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne », Roger-Pol Droit en a fait dans Le Monde des Livres du 3 avril 2008 une présentation élogieuse sous le titre très orienté : Et si l’Europe ne devait pas ses savoirs à l’islam ? L’important, ici, ne réside pas dans certaines faiblesses de l’ouvrage en question, faiblesses qui ont été immédiatement relevées par de nombreux spécialistes, à commencer par Alain de Libera, mais dans l’imprudent apport de notre autoproclamé « journal de référence » à l’entreprise de désunion de deux espaces culturels que l’histoire a soudés dans la durée

[2Dans l’ensemble des pays en développement, le nombre des missionnaires chrétiens serait passé de 62000 à 320.000 au cours du XXème siècle, et continuerait à augmenter.(V. Marc-Antoine Perouse de Montclos, Minorités musulmanes en Afrique : Intégration ou répulsion, Revue Etudes, 2004)

[3 Un fait rapporté par le journal El Watan du 21 mai 2008 permet toutefois d’appréhender cette inquiétude : dans un procès en cours à Tiaret contre une femme convertie au christianisme, le procureur aurait requis trois ans de prison ferme pour pratique sans autorisation d’un culte non musulman !

[4Croisade du Bien contre le Mal, promotion de la Sainte Trinité « Marché, Démocratie, Droits de l’homme »…

[5François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al Qaïda, Ed. La Découverte, 2005. Voir Note de lecture in « Confluences Méditerranée » n°57, printemps 2006.

[6Daniel Bensaïd, Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, Ed. Lignes, 2007.