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And Patrick Habis

ALGÉRIE 60. Mascara-Sétif 1er janvier 1960-16 février 1961


L’Harmattan, janvier 2012, 194 p.
ISBN : 978-2-296-55899-1 • janvier 2012 • 196 pages
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« Rentré chez moi, dans une contrée de prairies et de forêts, j’ai décidé de me libérer de l’Algérie, comme si je m’opérais d’un cancer, en écrivant ». Ainsi se conclut cet ouvrage qui évoque les cahiers de Louis Barthas, combattant de la Grande Guerre, qui se mit à l’écriture juste après la signature de l’Armistice. Michel Bur, sous-lieutenant dans un régiment de l’arme-blindée-cavalerie en Algérie en 1960-1961, devenu professeur d’université et archéologue, médiéviste distingué, membre de l’Institut, écrit ce témoignage hors norme dès qu’il est démobilisé. Il enfouit ce manuscrit dans sa cantine avant de le relire pour la première fois le 20 mars 2011. Sollicité par l’aînée de ses petites-filles, à qui il raconte sa guerre d’Algérie, il décide alors de publier ce document de première importance. Et il faut convaincre les éditions L’Harmattan de faire, pour une fois, de la publicité pour cet ouvrage aux grandes qualités d’écriture qui raconte, d’une façon aussi magistrale que celle d’un autre universitaire, Antoine Prost, le temps de la violence ordinaire en guerre d’Algérie.

Marié, étudiant en histoire, conscient de faire son devoir après avoir subi un complément de formation à Arzew, il est nommé chef de peloton et bientôt chef de poste, Michel Bur est d’abord affecté en janvier 1960, dans l’Ouest algérien, près de la sous-préfecture de Mascara entourée de riches terres à vignes. Ce témoignage recèle bien des trésors, de la nonchalance de ses équipages de chars AMX 13, de la façon dont ces blindés calment, sur ordre, à Oran, les ardeurs des ultras d’Algérie qui pensaient reproduire la semaine des barricades d’Alger, aux relations avec les populations déplacées et les Français d’Algérie, sans oublier le fonctionnement de la SAS dont il dépend. Il décrit aussi pièges et ruses, dont les divers types de feux pour signaler l’avancée des troupes françaises, de l’adversaire et sa politique de terreur jusqu’au massacre de familles et de vieillards ayant osé braver l’interdit du FLN de boycotter les cantonales de mai 1960. L’auteur a changé les noms de personnes. Les portraits qu’il fait de ses supérieurs et de ses adjoints sont à la fois précis et sans concession. A son arrivée, les hommes de son peloton l’ignorent parce qu’il refuse d’employer les méthodes fortes de son prédécesseur pour obtenir des renseignements. Par la suite, cette question de l’utilisation de la torture est constamment présente. Il ne l’a jamais pratiquée, mais assiste à de pénibles séances de supplices à l’eau, à l’électricité... Il ne travestit pas ses sentiments qui évoluent. S’il déplore cette banalisation de cette violence, hors des règles de la guerre jusque dans les plus petites unités, il dit, notamment lorsqu’il a des hommes sur le terrain, comprendre ces méthodes pour obtenir des renseignements le plus vite possible.

De juillet 1960 à février 1961, Michel Bur suit son régiment (le n° n’est pas indiqué, mais il s’agit du 30e dragons) dans le sud de Sétif, au pied du Hodna, dans un secteur « pourri ». Il évoque la peur des mines, comment ses hommes compensent par un entretien fébrile de leurs chars, mais aussi les représailles aveugles lorsqu’une mine explose et fait des victimes en queue de convoi. De l’incendie d’un douar, à titre d’avertissement, les sanctions-exactions croissent envers les Algériens en fonction du nombre d’attaques à l’aide de cette arme sournoise déjà présente, bien avant l’Afghanistan. Des maisons sont ensuite pillées et détruites, le bétail volé, des hommes bastonnés à coup de manches de pelle jusqu’à briser jambes et bras (le supplice de la roue en plein bled !). Et de reconnaître, in fine, là encore sans corriger son texte, pour le secteur de Beida-Bordj : « A l’intérieur de nos limites, il n’y eut plus jamais de mines ».
D’autres avant Michel Bur ont décrit ces débordements propres à la contre-insurrection lorsque le commandement laisse faire. Mais ce qui rend encore plus attachant le témoignage « à chaud » de l’auteur, c’est que le médiéviste en devenir qu’il est alors donne la une clef précieuse : en l’absence du rétablissement de l’autorité de l’Etat, l’insécurité restaure la féodalité du IXe siècle en pleine anarchie postcarolingienne où de petits seigneurs locaux luttaient contre Normands et Hongrois. Il se rend compte que, chef de poste surveillant un carrefour, il se comporte en juge, lève l’impôt, confisque au profit de sa troupe l’argent des collecteurs de fonds du FLN qu’il a capturés et que tout un village de regroupement lui obéit parce qu’il détient la force. Lui-même devient le vassal de son colonel qui se taille un fief dans son quartier, tandis qu’il constate que de simples brigadiers-chefs, laissés un peu trop libres, considèrent les prisonniers qui les servent comme des esclaves. Enfin, l’analyse de l’historien pointe déjà dans cette réflexion qui résume à elle seule tous les malentendus de la guerre d’Algérie : « Forte de la justice et du droit, elle (la France) s’accusait de n’avoir pas assez fait pour une population qui la trahissait tous les jours un peu plus et, dans les chambres de torture, elle se livrait à des actes que réprouvaient sa consciences et sa tradition. Cette contradiction ne pouvait, à la longue, que lui être fatale ».

En bref, ce récit est à verser au dossier des grands témoignages qui empêchent de commémorer en rond, en cette année du cinquantième anniversaire du drame de 1962 où l’asepsie mémorielle l’emporte trop souvent chez les différents porteurs de mémoires qui redoutent de se confronter, à nouveau, à ce que fut la rude réalité d’une guerre sordide.