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And Patrick Habis

3 m2 pour l’antilope


Chekib Abdessalam, 3 m2 pour l’antilope, L’harmattan, coll. "écritures”

Une histoire au sommet des choses courantes, une histoire entre la nature limpide et les ombres tourmentées au sortir du sommeil comme des cachots. À mesure de la lecture, nous voyons l’ambiance première éclairée et chaude raviner peu à peu nos déductions faciles et nous nous retrouvons comme des glaneurs d’information après la moisson des rêves. Ici toute l’écriture se prend dans une ronde, depuis les traversées somptueuses des danseurs de feu dans l’espace Gnaoua, jusqu’à la dépouille des papiers recyclés, volant au vent des spéculateurs d’un mieux-être naturel.

L’auteur semble errer lui-même entre le légendaire et la confidence par hautes vagues qui se disloquent contre les parois d’une réalité carcérale qui n’est jamais décrite, mais que le lecteur s’imagine lui-même depuis sa difficulté à accéder à l’ouvert des choses.

L’antilope est la fable piétinant les contorsions des affairistes et autres artistes de la contrebande des rêves qui détruit l’imaginaire des grandes étendues. 3 m2 pour l’antilope, c’est à peine pour nous la place de nous reposer au milieu des insomnies nourries de plantes arborescentes, entrecoupées d’images de maisons détruites par la force de bulldozers gigantesques, plus grands que les boulevards qu’il traversent et défoncent. Ici l’espace est construit puis détruit d’une phrase à l’autre quand ce n’est pas à l’intérieur d’une même phrase : du désert en son immensité, à la cité-dortoir en son exiguïté. Tout s’édifie et s’écroule à la fois. Sourires et crosses de fusils accueillent et brisent le regard, la parole et son hurlement. Le prisonnier des hautes tours des cités et l’antilope ont rendez-vous de Paris banlieue à Samarcande pour une reconnaissance mutuelle de leurs besoins de lumière au seuil des apparences.

Le style de Chekib Abdessalam [1] traverse les périodes de grande liberté aussi bien que les fidèles contraintes d’un sens qui circule frénétiquement pour accompagner la fougue gracile de l’antilope. Le sens se brise pour prendre sa revanche sur ce qu’on voudrait encore lui faire dire et qu’il veut écarter. Son but est d’ouvrir encore plus largement le passage du sablier des carnages de cette humanité pour la reconduire aux frontières de sa logique. Le sens tente de reconnaître de la bête ou de l’animal ce qui peut s’accomplir encore comme une histoire de vie.

L’étendue de l’inaccessible ouvre le cinquième chapitre de ce grand atelier de mélange des voix clandestines du devenir. Que devient-on dans ce nomadisme des mots en caravane ? Nous migrons de combinaisons complexes de mots en fleuve chahuté d’images qui réalisent finalement une grande piste de lumière pour l’antilope.

Ici un langage se réinvente, fait d’anticipations, de sables, de dunes de mots où l’on perd la trace de ses sens pour mieux entendre la voix de l’oracle. La langue est celle d’une antilope et de ses courses folles dressant sur les pistes du désert blessé sa plainte aux hommes encore attentifs à l’écriture d’espoir d’un autre pays des mots.