À l'IreMMo

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

« 25 ans d’engagement auprès des populations roms en France : de l’ASAV 92 au Collectif National Droits de l’Homme Romeurope », entretien avec Laurent El Ghozi

Milena Doytcheva: Sociologue, Université de Lille 3, Gracc-CeRIES.
Pierre Eloy: Doctorant, Université de Paris 1.

Entretien avec Laurent El Ghozi, chirurgien hospitalier, élu de Nanterre depuis 1989. Il est à l’origine de l’association ASẶV (Association pour l’accueil des Gens du voyage) en 1990. Il est cofondateur du Collectif national Droits de l’Homme (CNDH) Romeurope et président de la Fnasat depuis 2009.
Les débuts : la création de l’ASẶV en 1990

Pouvez-vous revenir s’il vous plaît sur les débuts de votre engagement sur ces questions ?

En 1990, je suis alors nouvellement élu maire adjoint de Nanterre depuis un an. A l’initiative d’une chargée de mission de la DDASS, Elisabeth Croze, le directeur de la DDASS et le sous-préfet en charge des politiques de la ville dans les Hauts-de-Seine m’ont sollicité car j’avais fait de l’humanitaire en France et également à l’étranger, au Tchad avec Médecins du Monde puis la Coopération française, ou encore au Cambodge avec le CICR. En France, je m’occupais déjà d’une association de réduction des risques liés aux drogues. Ce qui me mobilise, c’est la question des Droits de l’Homme, de l’exclusion et des discriminations, considérés comme des sujets politiques majeurs et fondateurs du contrat républicain. L’objet était la création d’une association pour contribuer à une meilleure prise en charge des Gens du voyage dans le département des Hauts-de-Seine.

Lors de cette réunion, mes interlocuteurs m’ont dit : « Dans ce département personne ne s’intéresse aux Gens du voyage ! Il n’y a pas d’association. Seriez-vous intéressé pour vous en occuper ? ». Sujet que je ne connaissais absolument pas : je travaillais à l’hôpital de la Maison départementale de Nanterre, haut lieu de prise en charge de l’exclusion depuis un siècle et demi, et qui s’intéressait aux questions d’accès aux soins, des inégalités. Thèmes dont on ne parlait pas beaucoup à l’époque, dans les années 1980.

C’est ainsi qu’on en est arrivés à monter l’Association pour l’Accueil des Gens du voyage dans les Hauts-de-Seine : l’ASẶV, qui a un double sens : un acronyme, mais aussi un mot romani, se prononce « achav », avec un petit « v » sur le S, qui veut dire discuter, palabrer, se mettre d’accord. Notre objectif était l’accès aux droits, la valorisation et la défense de la culture des Gens du voyage, qui sont quasi exclusivement des citoyens français. Dans ce projet, ce qui m’intéressait en particulier ce n’était pas les Gens du voyage en tant que tels, mais la question des droits de l’homme, de la non-discrimination, des inégalités de toutes sortes dans le champ de la santé, et ailleurs.

Au départ, de 1990 à 1993, nous étions hébergés dans les locaux de la DDASS. Le premier objectif était d’assurer un accueil spécifique pour ces populations qui vont et viennent sur le département, car les administrations publiques ne savaient pas ou ne voulaient pas prendre en charge ce public particulier et souvent jugé « trop difficile ». Quel fut alors le lien avec l’arrivée des Tsiganes roumains à Nanterre à la même époque ?

L’arrivée des Roms est concomitante mais sans rapport avec la création de l’association ASẶV ! Il s’agissait de Tsiganes, originaires de Roumanie, pauvres, qui migraient après la chute de Ceausescu en 1989. Avec l’effondrement des régimes communistes dans les pays d’Europe de l’Est, la situation pour les Tsiganes, particulièrement en Roumanie, s’est considérablement aggravée…

Ils ont été jusqu’à 900 personnes à Nanterre, sur trois terrains entre le pont de Bezons et le quartier du Chemin de l’Isle. Les médias les ont appelés les « Tsiganes roumains de Nanterre ».

L’arrivée de ces migrants à Nanterre au début des années 1990 peut être expliquée par plusieurs raisons : 1. Il y avait, à l’époque à Nanterre, énormément de terrains vacants et de friches liées à la désindustrialisation ; 2. Nanterre est jumelée avec la ville de Craiova en Roumanie, et l’on peut supposer que certains migrants en ont eu connaissance par ce biais ; 3. Nanterre dispose de trois stations de RER, à 10 minutes de Paris, lieu privilégié pour leurs activités de survie ; 4. pour finir, la ville les a tolérés !

En tant que président et avec le conseil d’administration de l’ASẶV, engagés pour nous occuper des Tsiganes français, nous avons tout de suite tranché : les Tsiganes roumains qui arrivent, évidemment on s’en occupe aussi ! Même si ces personnes sont en situation irrégulière avec des problématiques extrêmement différentes de celles des « Gens du voyage ». Les principes de l’ASẶV sont l’accès au droit et la non-discrimination. L’association a été créée pour faire valoir les droits des « Tsiganes », on s’est naturellement investis auprès des Roumains.

Quel était alors le statut légal de ces personnes en France ?

Ils étaient en situation irrégulière par rapport au droit du séjour. Des procédures de demande d’asile avec pour motif le traitement discriminatoire dans le pays d’origine avaient été déposées, ce qui n’a évidemment pas abouti pour l’immense majorité d’entre elles. De 1990 à 1993, la Ville de Nanterre n’avait pas demandé l’expulsion et cela s’est passé relativement bien car il n’y a pas eu de « chasse aux Roms », hélas bien connue depuis. Les services sanitaires et sociaux de l’Etat (la DDASS à l’époque), dans une logique de santé publique, ont fait en sorte qu’ils accèdent aux soins en produisant des « bons verts de la DDASS », papiers libres avec une identité purement déclarative. Cela a permis une prise en charge gratuite des soins dans les hôpitaux et des médicaments en pharmacie. En dehors de cela, la ville a fait le strict minimum obligatoire : un seul point d’accès à l’eau (par une borne d’incendie), quelques ramassages des ordures, pas d’assainissement, scolarisations des enfants…

Au même moment, la DDASS demande à Médecins du Monde, qui venait d’ouvrir la première « Mission banlieue » à Gennevilliers, de passer sur les terrains et d’essayer d’assurer des consultations et un suivi médical. L’ASẶV, à Nanterre, et Médecins du Monde à Gennevilliers, se sont ainsi retrouvés sur les terrains des Tsiganes roumains à Nanterre. Cela a préfiguré le projet Romeurope.

Les premières opérations d’insertion : L’imaginaire du nomade

Pouvez-vous revenir sur les premières opérations « d’insertion » qui ont lieu dans ce contexte ?

Pour la plupart des gens, les histoires concernant les Roms commencent dans les années 2000, mais en fait cela débute dès 1990. Et l’on retrouve aujourd’hui sur d’autres terrains partout en France, les mêmes migrants qui parfois étaient déjà présents à Nanterre. Beaucoup sont là depuis 10 ans, 15 ans. Peu de choses auront donc été faites et réussies pour leur « insertion ».

A l’époque, tant qu’ils restaient sur leur terrain, personne ne s’en préoccupait. Mais, malgré tout, l’intolérance arrive plus vite que l’on ne le croit ! Ils sont dans le métro, ils commencent à être visibles, les médias puis les politiques s’en emparent… Charles Pasqua les voit du haut de son bureau de président du Conseil général des Hauts de Seine à l’époque. Et avec l’approche des élections législatives puis cantonales, cela devient un sujet médiatique. Avec les élus RPR, Charles Pasqua, qui deviendra par la suite Ministre de l’intérieur du gouvernement Balladur, candidat aux élections qui se profilent en 1993, en fait un sujet de campagne et les choses commencent à se tendre. Cette intolérance grandissante a poussé certains politiques à imaginer des opérations d’insertion.

Au cours de l’année 1992 et au début de l’année 1993, deux tentatives voient le jour, mises en place par deux ministres socialistes successifs. La première opération a lieu pendant l’hiver 1992 : Bernard Kouchner, à l’époque secrétaire d’Etat à l’action humanitaire, estime qu’il n’est plus possible de laisser ces personnes vivre dans de telles conditions, indignes, insalubres, dangereuses. Il propose de les accompagner dans des centres VVF (Villages Vacances Familles), dans le centre de la France, vacants à cette période de l’année… On pensait naïvement, comme ils vivaient en caravanes, achetées par les associations ou par eux-mêmes, qu’ils pouvaient se déplacer. Et on s’est aperçu que la majorité des caravanes, totalement délabrées ne roulaient pas !

Le discours, reposant sur de fausses représentations et une profonde ignorance de leur mode de vie, était le suivant : « ce sont des nomades, de toute façon il est normal de les déplacer, d’autant que l’on va les emmener dans un lieu correct ! Les VVF sont des lieux d’hébergement vides en hiver, où on les mettra à l’abri, afin de faire avec chaque famille un travail sanitaire, social, professionnel, de scolarisation… »

Le matin de l’opération à 6h, il pleuvait… Le préfet, réveillé à l’aube par le Directeur de la DDASS, a dû réquisitionner en catastrophe des semi-remorques de transport militaire pour transporter les caravanes. Les Roms étaient vraiment contents… Mais, dès qu’ils sont arrivés là-bas, les choses se sont compliquées : les moyens pour le travail social étaient très insuffisants, l’accueil pas du tout assuré, il n’y avait pas d’emploi, donc pas de ressource. On ne sait pas bien ce qui s’est passé, mais, très vite, ils ont pris tout ce qu’ils pouvaient prendre et ils sont revenus à Nanterre ou alentours. Ce fut une opération caricaturale… Il faut tirer les leçons de ces histoires du passé.

La deuxième opération a eu lieu de décembre 1992 à janvier-février 1993. A l’époque Michel Sapin, élu député de Nanterre, est Ministre de la justice. Les élections législatives sont prévues en mars 1993 et l’on sait que la gauche les perdrait. La situation sur les terrains est inacceptable. Il faut absolument faire quelque chose, et donc M. Sapin se charge de cette question, en cherchant obstinément des bâtiments publics disponibles pour les héberger en urgence et finit par réquisitionner des bâtiments de l’administration pénitentiaire en milieu rural, à Neuville-sur-Ain…

Dans le contexte de l’époque, l’objectif qui animait ces initiatives n’était pas de les renvoyer en Roumanie, mais de les mettre plutôt à l’abri, d’abaisser la tension par rapport à leur hyper-visibilité et de travailler avec eux pour intégrer tous ceux qui souhaitent vivre en France. Mais dès que les élus et la population de Neuville-sur-Ain ont eu connaissance de l’arrivée de ces migrants, ce fut une levée de boucliers d’une violence inouïe : les « paysans » ont « sorti les fusils » et les élus locaux, conduits par leur député, ont posé des blocs de béton et des tas de terre devant le bâtiment. A l’époque il y avait entre 600 et 800 migrants concernés par cette opération. Puis les élections sont arrivées, la droite a gagné et le projet est tombé à l’eau.

Quels enseignements faut-il, d’après vous, tirer de ces premières opérations ?

De cette première période, on peut tirer plusieurs leçons : d’abord, on les met à l’abri, dans des lieux décents et qui ne sont pas des lieux d’internement. Pour cela, il faut l’accord de la population locale, ou au moins de la collectivité locale concernée par le projet ; ensuite, il faut un accompagnement global, social, sanitaire, éducatif, professionnel… et une durée suffisante ; enfin, s’il n’y a pas de ressources et pas de travail, cela ne sert à rien !

On peut voir dans les « villages » d’aujourd’hui cette même expression d’une bonne volonté ignorante, comme avec les VVF en 1992. Bernard Kouchner – et nous aussi à l’époque - était convaincu que cette mise à l’abri initiale était une bonne chose ! Notre position, qui est d’ailleurs aussi celle de Romeurope qui a aussi évolué au fil du temps, c’est qu’on ne fait pas de bonne politique si on ne s’en donne pas les moyens (connaissance des publics, temps, accompagnement, professionnels compétents…), quelles que soient les bonnes intentions !

En 1993, le Parti Socialiste perd les élections législatives. Charles Pasqua, devenu Ministre de l’intérieur met ses promesses à exécution : il n’y aura plus aucune famille rom dans les Hauts-de-Seine pendant près de 20 ans…

L’origine de Romeurope : lancement d’une étude materno-infantile

L’ASẶV et Médecins du Monde se sont rencontrés sur les terrains des Tsiganes roumains à Nanterre en 1992. De là est née la proposition d’un projet européen, en réponse à un appel à projets de la Commission européenne. Ce projet, monté par MdM en 1996, avait comme objectif d’évaluer l’état de santé materno-infantile des populations tsiganes et roms dans sept pays européens (France, Portugal, Italie, Espagne, Grèce, parmi d’autres). Le projet s’appelait « Romeurope ». Le nom du collectif vient de là.

Pouvez-vous nous expliquer le changement d’appellation qui intervient à ce moment ?

Le terme rom était apparu, il y a de cela environ maintenant une vingtaine d’années, dans l’espace européen – mais à l’époque pas encore en France - et nous cherchions l’appellation la plus rassembleuse pour les pays européens. Le nom tsigane est extrêmement péjoratif, surtout dans les pays est-européens. Gens du voyage n’a de sens qu’en France. Manouche concerne une sous-population. Les Gitans sont présents principalement dans la péninsule ibérique, etc. « Rom » fut donc le terme que nous avons retenu à ce moment-là. Car c’était un projet sur la santé de populations qui s’appelaient elles-mêmes ainsi : en effet ce terme avait été choisi par les populations dites roms elles-mêmes au congrès de l’Union Romani internationale de 1971 pour rassembler sous une même identité les 10 à 12 millions de personnes pouvant se reconnaitre ainsi et, de la sorte, pouvoir peser sur les institutions internationales et européennes. Mais il est à l’époque peu entré dans l’usage commun.

Le point de départ du projet concernait la situation des Roms de Nanterre. MdM fut missionné par les services sociaux de l’Etat pour intervenir sur les terrains, et au vu de l’état de santé de ces migrants, la responsable de la « Mission banlieue », Catherine Richard, s’est posé la question de savoir dans quelle mesure ces situations étaient spécifiques. Les résultats de l´étude ont montré, en effet, que l’état de santé des « Roms » partout en Europe était très médiocre, avec une faible espérance de vie et une prise en charge sanitaire insuffisante et souvent discriminatoire.

Médecins du Monde s’est occupé du volet santé du projet, et l’ASẶV y a été associée pour une réflexion plus globale sur la situation en France. Cela a donné lieu à un colloque en 2000. A partir de cette date, s’est constitué un noyau qui aboutit à la création en 2001 d’un collectif informel avec quatre membres fondateurs : Médecins du Monde, le MRAP, La Ligue des Droits de l’Homme et l’ASẶV 92.

La « question rom » devenant une question politique et médiatique importante, il y a eu un peu partout des collectifs locaux qui se sont créés en France autour des différents bidonvilles qui émergeaient au gré des évacuations successives, avec l’idée de mettre en commun et d’interroger ceux qui ont une expérience antérieure. C’est ainsi que le Collectif National Droits de l’Homme Romeurope s’est constitué en 2006. Le comité technique, instance décisionnelle, est composé d’une quinzaine d’associations, dont la LDH, le MRAP, Le Secours Catholique, la Cimade, la Fnasat, le CCFD et des collectifs locaux.

La question de l’identification. Les liens avec la Fnasat : Roms et/ou Gens du voyage ?

Comment s’est fait le rapprochement de votre collectif avec la Fnasat en particulier ?

L’ASẶV, qui est membre dès son origine de la Fnasat (Fédération nationale d’associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage), s’intéressait aux Tsiganes français et aux Tsiganes migrants, avec cette entrée ambiguë : « Gens du voyage ». La Fnasat c’est environ 110 structures sur le territoire français. Certaines ne sont pas du tout concernées par la question des Roms, d’autres ne s’en occupent pas, tandis que d’autres, de plus en plus nombreuses, sont impliquées !

J’ai été élu président de la Fnasat en 2009, en tant que président d’une association membre. Au même moment, le directeur de la FNASAT est parti et le directeur de l’ASẶV est devenu directeur de la Fnasat. L’ancienne équipe de direction n’avait pas été confrontée à la question des Roms et ne s’en était pas particulièrement occupée… Donc progressivement, nous n’avons pas imposé, mais nous avons fait valider par le conseil d’administration de la Fnasat le fait que les associations adhérentes soient légitimes pour s’en occuper. Clairement, aujourd’hui, l’association est identifiée comme un des acteurs intervenant dans le champ, même si les problématiques sont très différentes.

Pouvez-vous nous parler de la position de Romeurope sur la question de l´identification et la manière plus généralement de désigner ces populations ?

Le nom Romeurope a été choisi, à l’époque, en dehors des questions actuelles de l’identification et de la reconnaissance. Notre point de vue est qu’il ne peut y avoir, dans la République française, de politique spécifique pour les Roms et que le droit commun doit s’appliquer, le même que pour tous les citoyens européens. De même qu’en France il n’y a pas de politique ethnique, les pouvoirs publics ne sont pas fondés à cibler les « Roms » par des mesures spécifiques. Telle est ma position sur ce sujet. Le fait de dire : « ces personnes, parce qu’elles sont Roms, ne sont pas intégrables » ou « parce qu’elles sont Roms, elles doivent retourner dans leur pays » est un discours raciste.

Ce terme est devenu aujourd’hui très négativement connoté : le sens en a été retourné. Aujourd’hui, expliquer que Rom cela veut dire « homme » et que c’est valorisant, est inententable. De mon point de vue, il convient d’envisager aujourd’hui deux champs d’action complémentaires mais distincts : la lutte contre la stigmatisation et les discriminations, d’une part, en distinguant les personnes de la manière dont elles sont identifiées et discriminées ; le champ des politiques publiques, sociales, sanitaires, éducatives, de logement ou d’emploi, d’autre part, où la question qu’ils soient Roms ou non, n’est absolument pas pertinente et doit être dénoncée.

Ma position est de dire que seules les personnes concernées peuvent dire si elles sont Roms ou pas, et si elles veulent qu’on les considère comme tels. C’est un des axes forts du positionnement de Romeurope et c’est notre position officielle. Cela nous distingue d’autres acteurs et collectifs. Alors qu’à Médecins du Monde la « Mission rom », présente sur l’ensemble de la France, a été rebaptisée en « mission bidonvilles », au contraire, le MRAP a une autre position : c’est un mouvement antiraciste, qui est davantage concerné par la lutte contre les discriminations, et cette catégorisation fait donc sens dans son action. La question a été posée à Romeurope si nous continuions à nous appeler ainsi ? Mais il nous faut aussi assumer notre histoire.

L’actualité des mesures gouvernementales et la « résorption des bidonvilles »

Quelle est l’opinion de Romeurope sur les dernières mesures annoncées ou mises place par le gouvernement en ce qui concerne notamment le plan de « résorption de bidonvilles » ?

Il faut d’abord rappeler que la politique conduite par les gouvernements successifs est unanimement condamnée par toutes les instances nationales (HALDE puis Défenseur des droits, CNCDH, Amnesty …), européennes (dont le rapport du Commissaire des droits de l’homme de la Commission en février 2015) et internationales (avis de mai 2015 du Comité pour l’éradication du racisme et de la discriminations de l’ONU – CERD)

Je salue l’initiative prise par Cécile Duflot en 2013, alors Ministre de l’égalité des territoires et du logement, pour plusieurs raisons : elle est la première à avoir dit clairement que rien ne justifiait une politique ethnique et que seul le droit commun devait s’appliquer. Deuxièmement, elle a essayé de mobiliser un opérateur public sur lequel l’Etat a des moyens de contrôle pour envisager des solutions en termes de logement (Adoma). Cela n’avait pas été fait auparavant, voici maintenant plus de 14 ans. De plus, elle a clairement souligné deux freins à l’insertion : premièrement, le logement, dans la rue il n’y a pas d’insertion, pas de scolarité, pas de santé ; et deuxième exigence, l’accès aux ressources et à un travail légal.

Là-dessus, nous avons également un débat dans notre collectif : Est-ce que l’on s’associe ? Et comment ? Est-ce que l’on reste dans une situation de « veille » et d’observation critique ? Tout en prenant en compte qu’il peut y avoir un aspect négatif dans la collaboration et le « partenariat » avec un risque d’instrumentalisation et de perte de confiance en nous par les habitants des bidonvilles. Ma position personnelle est de dire : s’il y a une volonté politique, elle n’aboutira que si les associations et les militants la poussent, l’accompagnent, en exigent l’application. Notre rôle est de rappeler ses promesses au gouvernement, de prendre au mot les politiques et de les pousser à mettre en œuvre les engagements qui ont été pris.

Il en va de même pour la circulaire du 26 août 2012 (relative non seulement à l’évacuation des campements mais aussi à l’accompagnement social qui doit la précéder). Sept ministres ont été signataires, ce n’est donc pas seulement au Ministère de l’intérieur de mettre en œuvre le volet sécuritaire. Il nous faut rendre opposable le discours politique, la signature des ministres et c’est notre position très majoritaire à Romeurope. Mais cela ne va pas de soi.

Que pensez-vous de la mission confiée à la Dihal ? Et de la mission de coordination en Ile- de-France confiée au sous-préfet Jérôme Normand ?

En ce qui concerne la mission de la DIHAL (Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement), Romeurope a eu un rendez-vous avec le Premier ministre le 22 Août 2012, quelques jours avant la signature de la circulaire que nous avons mentionnée. Celle-ci reprend largement des éléments très précis des échanges qui ont eu lieu lors de cette réunion. Suite à cela, se mettent en place plusieurs missions, dont celle confiée à un Délégué interministériel, une autre au Premier ministre et une autre au Ministre du logement. Ces politiques ne vont pas toutes dans le même sens. En effet, les expulsions n’ont jamais été aussi nombreuses, mais en même temps la scolarisation est plus facile qu’avant. Idem pour la question de l’emploi, même dans le courant de l’année 2013, malgré le maintien des mesures transitoires, nous avons pu constater quelques améliorations. Les mesures qui ont été prises par le Ministre du travail, Michel Sapin, ont produit des effets positifs. Le Ministère de la santé a aussi validé le programme national de médiation sanitaire qui est inscrit dans le plan quinquennal de lutte contre la pauvreté et dans le plan d’intégration des populations roms. Cela montre qu’il existe des volontés différentes dans certains ministères. En ce qui concerne la mission de coordination régionale menée par le sous-préfet Jérôme Normand, c’est en partie Romeurope également qui est à l’origine de cette demande. Nous avons estimé qu’il fallait mettre en place une coordination régionale avec les associations pour l’Ile de France qui concentre la moitié des bidonvilles de France. Désormais, deux fois par an, il y a une réunion prévue du collectif des associations, et c’est le Délégué interministériel qui réunit le comité de suivi dans lequel les associations sont représentées. Pour autant, les effets sont plus que modestes tant que les évacuations se répètent au même rythme…

Ces dernières années, on a vu l’émergence sur ces questions de nouveaux acteurs associatifs. Quelle analyse faites-vous des évolutions ?

Depuis quelques années, quelques associations ont émergé dans le panorama associatif sur les populations roms. On peut citer notamment La Voix des Rroms et Rromeurope (avec deux « r ») qui serait proche de la première. Ces associations ont un positionnement différent de Romeurope concernant la définition de « l’identité rom » et militent pour la reconnaissance d’un « peuple rom » et la mise en place de politiques spécifiques en faveur de ces populations. Elles peuvent également remettre en question l’intervention d’acteurs « gadjé ». Ces positions différentes peuvent entrainer des tensions, notamment en termes de reconnaissance auprès des acteurs institutionnels, mais il y aussi un espace ouvert au dialogue et à la coordination.

D’autres acteurs émergent, portés par des habitants des bidonvilles eux-mêmes et soutenus par les collectifs locaux.

Il y a également l’engagement progressif d’associations « généralistes » à partir de leur combat pour les Droits de l’homme.

Pour conclure, depuis la mise en place de l’étude initiée par Médecins du Monde, il y a presque 20 ans, comme analysez-vous l’évolution de la situation ?

Le bilan, après 20 ans de combat, est mauvais, la stigmatisation s’est accrue, il n’y a jamais eu autant d’évacuations. La parole médiatique et politique est pire qu’elle ne l’a jamais été et surtout parfaitement banalisée. J’entends par là le discours proprement raciste de responsables politiques, au plus haut niveau de l’Etat. Quand Manuel Valls estime que ces populations n’ont pas « vocation à s’intégrer », il pense que ses propos ne sont pas racistes, alors qu’il assigne à tout un ensemble de personnes désignées globalement et arbitrairement comme « roms » des caractéristiques communes et négatives. La montée de l’extrême droite est inquiétante et cela peut être vu comme un recul des valeurs républicaines. Dans tout cela, les Roms représentent le bouc émissaire idéal, coupables de tous les maux : c’est un « porte manteau » auquel on peut tout accrocher, les pays entrés trop tôt dans l’Union, les séquelles du postcommunisme, la libéralisation de l’économie, la pauvreté et les difficultés économiques, le chômage, etc.

Mais il y a aussi des citoyens qui continuent à se mobiliser, des initiatives de villes positives, des préfets plus soucieux d’insertion et d’humanité que de « chiffre », des intégrations réussies et des habitants des bidonvilles qui prennent leur destin en main. Romeurope est là pour appuyer, outiller, changer les représentations, plaider sans relâche pour que ces migrants européens trouvent toute leur place en France.

Propos recueillis par Pierre Eloy, Milena Doytcheva en Avril 2014.

Pour aller plus loin : http://www.romeurope.org/

Harcèlement et stigmatisation : politiques et paroles publiques aggravent la précarité des habitants des bidonvilles, Rapport CNDH Romeurope, 2013.